Les Douze Travaux d'Astérix (1976, René Goscinny et Albert Uderzo)

Publié le par GouxMathieu

   Lorsque j'étais enfant et que décembre venait, l'un de mes grands plaisirs était de regarder à la télévision les dessins animés que les chaînes ne manquaient jamais de diffuser à l'approche des fêtes. Parmi ceux-ci, les Astérix, adaptés de la BD du même nom, tenaient la dragée haute ; et parmi eux encore, Les Douze Travaux est sans doute le meilleur.

 

 

   Jusqu'à présent seul long-métrage non-adapté, de près ou de loin, d'un des albums sortis, Les Douze Travaux reste bien souvent le préféré des adorateurs du Gaulois blond. Son originalité, sans doute, n'y est pas étrangère. Rappelons les faits : après une énième défaite, les Romains commencent à croire que les irréductibles barbares sont en réalité des dieux. Qui d'autre pourrait s'opposer à la marche de l'Empire ? Jules César néanmoins, peu convaincu par ces théories, propose aux héros douze épreuves, à l'image de celles auxquelles Hercule dut jadis se soumettre. Un échec, et ce sera la disparition du village ; sinon, Rome s'inclinera devant leur divinité nouvellement acquise.

   Ces épreuves, il faut le dire, n'ont rien à voir avec celle du demi-Dieu de légende, elles sont "un peu démodées", comme le vieux Jules le dit lui-même. Au programme ici, nulle biche au pied d'airain ou de pommes d'or, mais des mages égyptiens, des cuisiniers belges et, sans doute la pire engeance de ce globe : des fonctionnaires.

   René Goscinny et Albert Uderzo furent, comme on le sait, intimement liés au projet (de même que Pierre Tchernia, leur compagnon de toujours), et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils se firent plaisir. Près de dix ans après Astérix et Cléopâtre, qui s'inventait des libertés avec son matériau d'origine pour proposer qui des chansons, qui des jeux avec le spectateur, Les Douze Travaux réalise parfaitement les limites de son support et multiplie les bris du quatrième mur, les clins d'œil à destination des happy few, les jeux avec la marge. L'on comprend alors qu'une histoire originale se devait d'être écrite : aussi brillante soient-elles, aucune aventure première du Gaulois n'aurait pu se prêter avec autant d'intelligence à ces jeux constants.

   L'introduction tout d'abord, qui s'appuie sur un public imaginaire pour présenter théâtralement les héros ; l'écran qui se fissure et qui se brise suite à la course de Mérinos, le plus preste des marathoniens ; les derniers instants, enfin, qui font écho à Tex Avery et notamment à Screwy Squirell, qui répétait que "dans un cartoon, tout est permis". Même aujourd'hui, ce dessin animé est un miracle ingénieux de l'expérimentation ludique et du support filmique, et on regrette, souvent, que des productions plus récentes n'aient pas autant de culot que ce dernier.

   Astérix, de même que nombre de projets de Goscinny, avait déjà marqué de son sceau la culture populaire, et on lui doit notamment l'expression "être tombé dedans quand on était petit", à l'image d'Obélix, ainsi que le mythe de la "potion magique" : les Douze Travaux auront définitivement ancré dans la mémoire collective les tribulations du "laisser-passer A38" dans la "Maison des fous", parodie ultime des déboires administratifs dont la France est, nous dit-on, la championne, mais qui trouve un écho dans tous les pays à en croire les nombreux commentaires que l'on peut lire ci et là.

    Personnellement, c'est encore la scène de l'île des Plaisirs que je juge être la plus croquignole. La revoyant adulte, alors que je n'avais pas revu le film depuis mes primes années, je me suis rendu compte de tous les doubles-sens, toute l'irrévérence des amazones et du message féministe qu'on y trouve. Tout comme j'appelais de mes vœux, jadis, une édition critique des albums, je pense qu'il faudrait soumettre à quelques zélotes et barbus ce film et les autres afin de mettre au jour les nombreuses références, les nombreux éléments laissés à discrétion du spectateur et que seuls les plus sagaces repéreront.

   J'ai été très surpris de voir que, même aujourd'hui, mes cadets connaissent, souvent sur le bout des doigts, les répliques, les mimiques, l'existence tout simplement de ce long-métrage d'animation qui témoigne alors, vis-à-vis d'autres, d'une longévité qui laisse pantois. Ses rediffusions, sans doute, ont contribué à cela ; mais on ne peut s'empêcher de croire qu'au-delà du matraquage, il y a là une sensibilité, une écriture qui traverse volontiers les âges et les modes. Voir ce film aujourd'hui, c'est ne jamais se forcer, ne jamais sentir l'époque de laquelle il est issu, rire toujours.

   Et chaque décembre, en souvenir, sans doute, d'une vie plus tranquille ou, plutôt, moins soucieuse, je me le regarde, sous une couette ou un plaid : et en caressant ma moustache blonde, je me plais à croire que je serai, un jour, aussi ingénieux qu'Astérix.

 

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