Les Regrets (1558, Joachim du Bellay)

Publié le par GouxMathieu

   J'ai une relation complexe avec la poésie. Une part de moi l'aime et l'adore, une autre ne parvient pas à la comprendre, dans le sens étymologique du terme. Jamais parfaitement loin de ma main, elle me fascine et me terrifie tout à la fois. Les Regrets, cependant, ne me fait pas cette même impression, sans doute grâce à l'honnête roublardise que j'y trouve.

 

 

   Du Bellay est sans doute mon poète favori (en vers, tout du moins ; Aloysius Bertrand a la primauté en prose). Certes, sa période est ma préférée, j'y trouve là comme un émerveillement presque enfantin de ce monde qui se découvre et qui se pense ; certes, l'écriture, le style, tortueux et mirifique, qui sait pourtant être concentré même dans la longueur, m'appelle et mes romans transpirent, parfois, de cette manie que l'on juge malheureuse de nos jours de "tirer à la ligne" ; mais il y a là davantage à ce qu'il me semble.

   La genèse du recueil est belle et bien connue : alors secrétaire et intendant de son oncle, diplomate et représentant du Royaume de France à Rome, Du Bellay sera près de cinq ans "exilé", loin de sa patrie angevine. La mélancolie, l'éloignement, la solitude peut-être, d'inspirer sa muse : et le voilà, dans la patrie de l'Art, entouré de frontons et de colonnes superbes, de peinture et de marbre, rêver à sa campagne et à sa maison. "Plus me plait le séjour qu'ont bâti mes aïeux / Que des palais romains le front audacieux" chante-t-il dans la plus célèbre des pièces.

   C'est ce goût du paradoxe, sans doute, qui m'y fait revenir : loin de tomber victime d'un "syndrome de Stendhal", le poète se languit de son foyer ; cerné de beautés et d'excellences, il ne rêve que de son arbre et de sa pipe ; dans le berceau de la Religion et de sa transcendance, du plus grand Empire que le monde n'ait jamais connu, ses quatre murs, sa table et sa chaise lui paraissent le plus grand des paradis. Ce n'est pas un hasard si Brassens reprendra (partiellement) ce poème : ils étaient faits pour s'entendre, par-delà les temps.

   Pour avoir connu moi-même, il y a quelques années, un "exil" loin de mes patries (de moindre envergure cependant, soyons sincère), je puis comprendre ce sentiment. Il est triste de se dire que l'esprit humain est ainsi fait : alors que l'on pourrait profiter, aimer, apprécier, expérimenter, comme dégagés de toutes contraintes, nous voilà regretter celles-ci. L'on dira que l'on aime davantage le connu que l'inconnu, le familier que l'étrange ; je préfère me dire que la distance permet toujours de comprendre ce qu'on a laissé de côté.

   Mais ce n'est pas suffisant pour expliquer mon amour pour ce recueil. Je parlais plus haut de "l'honnête roublardise" du poète : et effectivement, une lecture sans circonsctances nous le fait représenter comme un pauvre bougre, malheureux, chétif, privé de tout. Un historien sagace, sachant sa visite officielle, le saura buvant les meilleurs vins, faisant bons repas, dormant dans la soie la plus douce.

   Mais cette posture, ovidienne encore dirons-nous, cette façon qu'a l'auteur de s'inventer un personnage qui lui ressemble en tout sauf en ce qu'il est réellement, de se faire plus miséreux et plus triste qu'il ne l'est, n'est pas sans me déplaire. J'ai une conception de la Littérature, effectivement, qui n'est pas si éloignée : rien ne me semble plus plat, imbécile, que la réalité sous sa forme la plus nette. Il me semble qu'écrire, c'est mentir, constamment : et n'est meilleur mensonge que celui qui ressemble le mieux à la vérité.

   Les Regrets, alors, de n'être pas alors l'un des meilleurs recueils de poésie que je puis connaître mais également une farce diablement bien ficelée sur le métier d'auteur, sur l'imposteur qu'il est toujours, sur la pitié qu'il quémande encore. Il ne faut guère s'aimer pour écrire et pour publier, et les plus grands auteurs me semblent toujours les plus pathétiques de tous. Tout comme l'on ne peut raisonnablement pas composer sans avoir une petite dose de tristesse, on ne peut continuer à écrire sans se mentir à soi-même et mentir aux autres.

   J'aime ce recueil. J'aime ce balancement, cette dépression écrite dans l'oasis luxuriante, ce mensonge constant qui se dissimule sous le plus joli des langages, cette liberté. Qu'on ne s'y trompe : je ne remets aucunement en doute la sincérité du dépaysement que l'auteur ressentit alors.

   Mais je trouve sa plainte fort hilarante : et si l'on retient souvent, ici, ses élégies, c'est encore ses satires que je préfère. Je vous laisse alors sur cette pièce, qui est ma préférée,  et sur l'image de ce prêtre qui sait toujours profiter de la situation.

 

XCVII
 

Doulcin, quand quelquefois je vois ces pauvres filles
Qui ont le diable au corps, ou le semblent avoir,
D’une horrible façon corps et tête mouvoir,
Et faire ce qu’on dit de ces vieilles Sibylles :

Quand je vois les plus forts se retrouver débiles,
Voulant forcer en vain leur forcené pouvoir :
Et quand même j’y vois perdre tout leur savoir
Ceux qui sont en votre art tenus des plus habiles :

 
Quand effroyablement écrier je les oy,
Et quand le blanc des yeux renverser je leur voy,
Tout le poil me hérisse, et ne sais plus que dire.

Mais quand je vois un moine avecques son latin
Leur tâter haut et bas le ventre et le tétin,
Cette frayeur se passe, et suis contraint de rire.

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