Les Règles de l'art (1992, Pierre Bourdieu)

Publié le par GouxMathieu

   En ce journal finalement très personnel qui prend néanmoins en compte son statut public, de la même façon que certaines correspondances d'alors profitaient aussi bien aux familiers qu'aux inconnus, je ne traite finalement que peu d'engagement. Certes, j'ai eu, par le passé, à défendre et à réhabiliter une œuvre ou l'autre, mais mon projet se place, comme qui dirait, sur un autre plan, plus sensible peut-être, plus intime encore, décontextualisé sans doute. J'ai le malheur de croire, comme dit un autre, bien plus fameux, que ce qui est bon ici est bon dans un ailleurs approchant. C'est alors pour défendre ce point de vue que je m'en vais parler de Bourdieu, étrangement non pour lui donner raison, mais pour dire qu'il n'a pas tort.

 

   Les Règles de l'art, je n'en ai jamais douté, est un livre majeur de l'étude de la Littérature et du "champ littéraire", expression qui a depuis fait florès. Inutile de revenir, à ce qu'il me semble, sur tout ce que Pierre Bourdieu a pu apporter à sa discipline, la sociologie, et sur tout ce que ses analyses, minutieuses, précises, ont permis de comprendre, qui sur la société et la domination masculine, qui sur les médias et la "fabrication du consentement", qui sur l'école, l'université, l'académie. Que l'on soit en accord ou en désaccord avec ses propos, ses méthodes, ses engagements, nul ne songerait, cela me paraît difficile, à remettre en question l'importance qu'il a pu avoir dans le débat public : et l'on reviendra, précisément, sur le documentaire de Pierre Carles La Sociologie est un sport de combat et sur son exposé, Sur la Télévision, pour s'imprégner d'au moins quelques fragments de ses pensées.

    Je ne suis pas sociologue, et je ne suis pas historien. Je ne me fends de politique que lorsque le débat peut s'inviter, et si j'ai des convictions, d'égalitarisme, d'universalisme, qui me font sans doute approcher du bord gauche plutôt que du droit, je tâche d'éviter autant que faire se peut le dogmatisme. À dire vrai, c'est peut-être là le trait de caractère qui peut le plus me déplaire, du moins qui me déplaît de plus en plus. J'ai donc toujours été surpris de la méfiance, de la défiance, voire de la détestation, pour ne pas parler de la haine, que je rencontrais à son égard dans les études littéraires, puis linguistiques, que j'ai pu entreprendre et que j'entreprends encore. Après l'avoir relu, après avoir discuté de ces sujets avec d'autres, je comprends mieux. Et je ne dirai pas qu'il a tort : mais j'aimerai faire comprendre que nous pouvons tous avoir raison.

    Faire de la littérature, de Flaubert par exemple puisqu'il est une grande partie dédiée à l'analyse de l'Éducation sentimentale, un objet scientifique que l'on peut soumettre à une analyse sociologique, cela me semble aller nécessairement de soi. Elle est le produit du génie humain, et comme dans tout ce que l'homme fait, elle contient de l'homme : et sans doute est-elle et le produit de son époque, des mouvements historiques, philosophiques, artistiques... qui l'accompagnent, et le produit, en une certaine proportion, du milieu dans lequel a pu naître son auteur, son milieu social, son environnement. Sans doute, mais qui oserait le contester ?, Corneille n'aurait pu écrire du Racine, Racine du Balzac, Balzac du Zola, Zola un autre encore, et ainsi de suite. Nous sommes tous des produits de nos temps et sans doute, mais Spinoza sera passé par là, doit-on davantage aux circonstances qu'on ne le croit.

   Mais ne sommes-nous réellement que cela ? Devons-nous réellement nous réduire qu'à une série de contingences ? L'on accusa Bourdieu de déterminisme. J'ai eu beaucoup de mal à comprendre pourquoi, mais je crois le saisir à présent. Au jansénisme de certains, à l'inclination naturelle et ineffable et à la grâce efficace, bref, au destin du dedans, l'on substitue les cadres et les contraintes sociales et sociétales, des structures symboliques et omniprésentes, un destin du dehors. Dans ce documentaire de Pierre Carles dont je parlais plus haut, Bourdieu de donner sa propre définition de la sociologie : "l'étude du 'comment ça se fait que'...". C'est là une approche éminemment scientifique : à effet unique, cause unique. La société est ainsi faite, et nous pouvons le mesurer, l'évaluer, le décompter : il faut alors à présent remonter le fil et découvrir la cause secrète des choses.

    Au commencement des Règles de l'art, un avant-propos, aux goûts de manifeste, prétend aller à l'encontre de celles et ceux qui ne conçoivent la Littérature que dans son unique transcendance, comme une expérience mystique et décontextualisée : c'est là une sorte de "contre Contre Sainte-Beuve". Quelque chose, ici, m'a toujours dérangé, et je pense avoir mis le doigt dessus. S'excuser, disait Stendhal, c'est s'accuser : Bourdieu s'excuse/s'accuse alors de ne ramener la littérature qu'à une production bêtement humaine et de l'analyser, de ne la considérer, que comme un témoignage d'une société, d'un monde, de personnes soumis à des règles et à des structures de domination que l'on peut analyser et décrypter.

    Ce qui me dérange ici, alors, ce n'est pas l'entreprise, ce n'est pas que l'on fasse cela : c'est, et ça peut surprendre, que l'on n'a jamais cessé de le faire, que les sciences littéraires, ou les "sciences de l'interprétation" pour trouver un terme plus agréable à l'oreille face aux "sciences exactes", n'ont jamais cessé de faire appel à l'histoire, à la sociologie, à la politique... pour générer des explications ou des déploiements littéraires. Les grands critiques sont de grands monographes, et ne les considérer que comme des illuminés ne s'intéressant qu'à l'évanescence des choses, des phénomènes, des lettres, ce serait leur faire un faux procès.

   Que ce soit, dès lors, le Contre Sainte-Beuve ou cet avant-propos ou, entre les deux, cet article de Foucault ou de Barthes sur la "Mort de l'auteur", ce qui me semble nécessaire de comprendre ici, du moins, ce que je crois comprendre et ce que je désire défendre, c'est que ces deux approches ne sont pas nécessairement antagonistes et qu'il est même possible de les concilier. Que l'on peut très bien traiter une œuvre, un auteur, du point de vue social, politique, historique... en s'emportant sur sa poétique, son style, sa transcendance. L'on peut défendre l'idée d'un Flaubert produit de la petite-bourgeoisie qui fleurit alors, et articuler cette pensée avec un projet littéraire de plus grande ampleur, de désenchantement symbolique du monde. L'on peut, sans que la chronologie n'ait son mot à dire, voir du Proust chez lui. L'on peut très bien faire de Racine un arriviste qui n'entra en poésie, ou en théâtre, qu'afin d'acquérir un privilège et améliorer sa condition sociale, mais nous pouvons également le croire comme révélateur des plus secrets ressorts de l'âme humaine, et considérer que ses textes inaugurent ou participent d'une psychologie, des siècles avant la création de ce concept.

   Nous pouvons défendre, je défends, une nature humaine transcendante aux côtés des faits humains immanents. Je ne vois pas en quoi les faits et les phénomènes scientifiques s'opposeraient toujours à Dieu qui joue aux dés, en quoi la réalité devrait écraser la vérité, en quoi le pantin ne pourrait pas se croire libre malgré les ficelles qu'il tâte.

   Ce que reprochent les auteurs et les critiques littéraires et à Bourdieu, et à ses élèves, et aux autres, ce n'est pas d'analyser le livre, le texte, sous un spectre sociologique : c'est de ne proposer que cette lecture, et l'on connaît, souvent, le péremptoire des déclarations de ce chercheur qui se parent pourtant de l'objectivité scientifique la plus crue. Car dans cet avant-propos, et en filigrane de toute cette étude, brillante encore je le répète, il y a cette tentation d'écraser, de réduire toutes les lectures de l'œuvre à une et une seule interprétation, à un "réalisme" historique, social, politique... et à éliminer, sous prétexte d'impressionnisme subjectif, toutes les autres.

   C'est oublier qu'autant, et il est vrai, les auteurs et la critique littéraire ont dû se défendre de cette immanence trop grande, autant ils ont de même attaqué la transcendance absolue, la doctrine du "hors du texte, point de salut" des structuralistes du début du siècle dernier. C'est un équilibre précaire, je l'admets, et il est toujours difficile de considérer le juste milieu, la partie égale, la structure et le système, le chiffre et la couleur. Je pense néanmoins que, dans cette approche, il est un orgueil et des uns, et des autres, tout comme il est une souffrance du croyant, qui ne peut vivre sans Dieu, et une souffrance de l'athée, qui n'a jamais vu la lumière.

   Tâchons, du moins c'est ce que je souhaite, de tout prendre, et de tout observer, de tout considérer. Pour évoquer Foucault encore, il n'est pas de lecture vraie, il n'est que des lectures justes. Mais c'est peut-être là encore l'une des forces de Bourdieu, et le témoin de son importance : c'est qu'il provoque la discussion, la réflexion, la fougue. Et je n'aimerai pas autant la littérature, et je n'aimerai pas autant ce livre, s'il ne m'avait pas amené à peser encore tout ce que je pensais connaître et à me remettre encore en question.

   Aussi, et je maintiens : ce n'est pas que Pierre Bourdieu a raison. Plutôt, il n'a pas tort. Serons-nous prêts à admettre cela de ses "opposants" ?

 

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