Aladdin (1992, Disney)

Publié le par GouxMathieu

   Il est des absences qui ressemblent à des aveux. Depuis des cinq ans que ce blog existe, je n'avais jusqu'à présent jamais parlé de film d'animation Disney. Certes, j'ai évoqué Pixar ici, et j'ai parlé de Picsou par là ; mais rien concernant les "Grands Classiques". Ils m'ont suivi toute mon enfance pourtant et, même s'ils sont plus loin de moi à présent, ils m'attendrissent encore par un mélange savant de chansons, de nostalgie et de manichéisme. De tous, parlons d'Aladdin, qui se paie le luxe d'avoir été le premier.

 

   Il ne fut néanmoins pas le premier que je vis au cinéma : Le Roi Lion a cette préséance colossale. Mais c'est par cette VHS, achetée et offerte par ma mère, que l'entreprise à la souris noire s'immisça par mes yeux. Je devais sans doute, à mon jeune âge, connaître les personnages malgré moi, ces canards, ces chevaux, certaines princesses aussi ; mais l'on saura volontiers que les baptêmes témoignent et ne révèlent point.

   Aladdin arriva, et j'en tombai immédiatement amoureux. Bien que je fusse (déjà !) loin d'un héraut de masculinité, il y eut là comme un joyeux hasard de l'histoire. Si j'étais tombé tout d'abord sur une sirène, une belle enlevée, une autre endormie, peut-être serais-je différent, peut-être serais-je le même. J'ai toujours manqué d'imagination pour ces jeux de mise en bouteille et d'hypothèses : pour le reste, je renvoie, comme toujours, à Exode, 3:14. 

   Car Aladdin, on le saura, est fait pour plaire à celles et ceux qui veulent de l'aventure et de l'excitation. Nous ne sommes plus ici dans le domaine des contes de fées, riche terreau exploité et exploité encore à l'avenir des Perrault et des Grimm : nous sommes là dans les mille et une nuits, dans cette Arabie de légende et de mystères qui, personnellement, m'intrigue toujours autant. Loin de quelques remugles contemporains et politiques, c'est ce fonds baroque qui m'attire : ces généalogies complexes de nobles sultans, ces palais d'ébène verte, de marbre rose, de saphirs de taille, ces djinns et ces créatures aux mille bras, aux douze têtes, aux yeux flamboyants.

   Les Mille et une nuits, il faut s'en souvenir, est un jeu avec la mort : Shérazade raconte, et le bourreau décompte. Aussi, ce n'est pas par hasard si la chanson d'ouverture du film prétendait que "[...] they cut off your ear if they don't like your face", du moins dans sa version originale. Et plus loin dans le film, dans une séquence gardée cette fois-ci, Jafar ne prétend-il pas avoir décapité le héros, et ne mime-t-il point la décollation ? Les sabres sont tirées, on tombe à l'abîme, on finit noyé. L'on peut reprocher beaucoup de choses à Disney, je ne m'en étais guère privé d'ailleurs il y a peu ; mais Aladdin sait volontiers entretenir cette fougue morbide de l'aventure "à l'orientale" et je ne compte plus les combats répétés, dans la cour de récréation, les gardes embrochés et les princesses épousées. À y songer et si j'osais, comment pouvais-je donc ne pas être Persan ?

   Le succès d'Aladdin tient aussi, au-delà de ces considérations de monomythe sur lesquelles je passe rapidement, à sa pop-culture revendiquée. Elle le servit alors, elle le dessert peut-être à présent, elle marqua surtout profondément tout un avenir du divertissement. En permettant à Robin Williams, sublime et terrible à la fois dans le rôle du génie, d'imiter qui Jack Nicholson, qui Groucho Marx ou Rodney Dangerfield, le film se revendiquait de son temps. Malheureusement, les modes changent, étant elles-mêmes nées du besoin de changement.

   D'année en année, je m'aperçois à quel point les références se fânent, à quel point les clichés déteignent, à quel point le langage peut devenir, mais Calvin m'avait prévenu, un obstacle à la communication. Le film me fait toujours autant rire, et il me fait toujours autant rêver ; j'ai même honte de l'avouer, mais je connais encore les paroles de ses chansons par cœur. Toutefois, la magie s'étiole : jadis, elle faisait apparaître sous mes yeux des déserts inédits de chaleur et de danger, des villes aux ruelles compliquées d'obscure lumière, des bijoux en chapelet, travaillés, bigarrés, bleu nuit, rouge sang, jaune solaire ; à présent, si elle parvient, ne serait-ce, à allumer ma lampe de chevet, j'immole dix bœufs à Saturne ou au premier prophète venu.

   Les objets ne changent jamais : nos regards changent toujours. Souvent, à ce que je crois, ils s'affinent, s'affirment, se renforcent. Les liens sont créés, les références s'empilent et se répondent.

    On grandit. Aladdin a vieilli. Indubitablement. Incroyablement. Bien plus que je ne le pensais. Il y a dix ans, je le croyais éternel : dix ans plus tard, le voilà presque au tombeau. Pour redonner dans l'Évangile, les premiers sont les derniers, les derniers sont les premiers. Il n'y a plus aujourd'hui que les historiens qui peuvent parler d'Aladdin, et il n'y a plus que les vieux enfants qui peuvent le regarder. Le Roi Lion ressortit en salle : il n'eut pas cet honneur. On pensera ce que l'on veut des explications ad hoc : mais il est des absences qui ressemblent à des aveux. Puis, de temps à autres, nous savons bien que ceci n'est qu'un crayon et que cela n'est qu'un sofa : mais c'est aussi une épée, et c'est aussi un château. J'ai sept ans, et Aladdin est le plus grand film de tous les temps... et rien ne pourra me faire avouer le contraire.

 

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