La Nef des fous (1993 - 2009, Turf)

Publié le par GouxMathieu

   Il est une phrase de Proust, entendue je ne sais où, retenue je ne sais comment, qui m'a toujours intrigué. En substance, elle disait quelque chose comme "j'aime être concentré, même dans la longueur". Quelque part, je pense que cela irait bien à cette longue série de Turf, connue d'un cercle d'initiés dans lequel j'ai pu être, à la faveur d'une bienveillante boucle rousse, initié. Voici venir La Nef des fous, à l'influence que je me plais à croire immense même s'il m'est difficile, ici, de réellement l'évaluer.

 

   Éliminons ici, comme j'aime à le faire régulièrement, les données les plus aisément accessibles : les dix-sept ans, peu ou prou, qui séparent le premier tome du dernier ; l'ambiance à chemin entre Le Roi et l'oiseau, Les Mondes engloutis, Moebius, la science-fiction, l'heroic-fantasy et, le croirait-on, les Schtroumpfs ; et l'attente, et la révélation, et le style, et les couleurs, et j'en oublie. Basta !  Je vais plutôt vers des choses qui m'intéressent davantage : après tout, j'espère que l'on sait depuis déjà qu'il ne faut point venir ici pour s'instruire.

   De l'expression "la nef des fous", je ne connaissais que la parabole et la satire allemande, et ce tableau de Bosch, que l'on reconnaît même sans l'avoir vu. En entrant alors dans cette série de Turf, je m'attendais au commencement à quelques réflexions éthiques et philosophiques, peut-être à une réécriture plus optimiste de cette sombre description de notre humanité. Si cette histoire sait jouer avec le réel, elle bascule pourtant plus volontiers dans l'insensé que dans la folie, et tout sera finalement racheté. Quelque part, et avant que je ne rentre dans les détails, je m'aperçois qu'il y a ici tout ce que j'attends, et tout ce que j'aime aussi, de la fiction : l'attention portée tant à la forme qu'au fond ; une forme de légèreté qui appelle l'aventure et la rêverie ; une complexité déguisée sous un jeu d'enfant ; une maladresse qui s'envole, et une pesanteur inversée.

   L'honnête, et l'oubli.

   Il serait possible, et en fouillant bien cela a sans doute déjà été fait, de proposer quelques lectures politiques de cette œuvre, de rapprocher ces événements de certains, historiques et glorieux, de voir en cette préférence pour les rayures, ou les pois, une référence docte et à peine voilée à ce noble qui en souffleta un autre et déclencha une guerre de cent et dix ans. Il serait possible, et cela m'a démangé, de songer philosophiquement à ces personnages et à ces aventures, à les voir comme la perversion d'un More, comme une expérience de pensée à la Dostoïevski, comme une réflexion aiguë sur le réel et l'illusion, des années avant un Truman Show, des années après un Hellzapoppin'.

   Tout cela serait possible et, à dire vrai, je suis le premier surpris : mais ce n'est pas une lecture ainsi grave que je m'en vais ici proposer. Oh, je le pourrais volontiers, et il me suffirait d'un peu de jargon par ci, d'un peu de pompe par là, pour habiller le moindre drapé d'une courbe harmonieuse, et cette bulle, non, ce mot, pourrait contenir en sa totalité l'Idée et plus encore. Étrangement, il est quelque chose ici qui m'empêche et m'arrête dans cet élan, dans cette tendance que je me connais pourtant bien et que je pensais irrépressible. 

   C'est peut-être la naïveté, qui n'est jamais que dissimulation, du trait ou de l'histoire, cette façon toute première et immédiate de croquer un mouvement, de courber un visage, de grandir un palais, qui me frappe au point d'en oublier la pensée et de me livrer tout entier au ressenti. C'est, peut-être, la joliesse d'une couleur et du rouge, notamment, qui se fait tour à tour réchauffant, inquiétant, amusant, enquiquinant et délivrant, qui m'envoûte et m'emporte loin des chemins du logos. C'est, j'en suis sûr, ce regard tout à la fois vif et absent du petit Roi Clément XVII, ce nez crochu du Grand Coordinateur et les robes d'Ophélie, le Sergent et Baltimore, leur courage et leur couardise, qui sucrent mes lectures acérées et mouchettent mes fleurets.

   Cette concentration, dont je parlais plus haut, confine ici à une élégance, à une race qui étonne à chaque endroit. La bande dessinée, parfois et dans ses expressions les plus populaires tout du moins - mais les primés et les originaux souvent ne sont point épargnés -, oublie qu'elle sait s'exprimer autrement que par le trait, le plein et le mot. Je le défendais jadis : le sens vient aussi de l'ab-sen(s)ce. Et tout comme, en poésie, le blanc de la page peut émouvoir autant, sinon davantage, que les mots, le gaufrier peut être signifiant. Si une découpe efficace sert son histoire, une gouttière audacieuse attire l'œil, éveille le cœur, participe du tout comme du détail.

    Il faut voir, alors, l'auteur se servir des blancs pour singer des barreaux de cellule ou esquisser une silhouette par ces rayures que j'évoquais à l'instant ; il faut le voir, encore, aplanir tout volume sous un rouge sombre et étouffant qui fait même transpirer l'encre noire ; il faut apprécier encore comment l'œil, la caméra, multiplie les champs et contre-champs, les envolées et les gros plans, s'attarde sur un rouage compliqué ou embrasse, tout aussi difficilement, une ville entière, ses créneaux, ses dentelles, ses donjons et le reste.

    À me relire, je me rends compte que je n'évoque ici surtout que cette poésie de forme, et que je parle peu, finalement, de la poésie du fond. Celle-ci existe et bel et bien, mais, peut-être parce que j'eus la chance de tout lire consécutivement et de ne pas attendre, comme nombre, des années entre chaque tome, je me suis finalement désintéressé du "puzzle" et des "chemins énigmatiques", pour reprendre quelques titres, et mon regard se porta ailleurs. Est-ce un hasard ? Mais c'est là également que je vois, terrées, les seules maladresses que je puis relever, un verbiage reconnaissant mais bien long, un mystère parfois convenu, une voie de traverse qui s'accorde mal avec le reste.

   L'idée est belle, et la chute est bonne : mais il me semble que nous sommes passés non loin d'une "bande dessinée sur rien", qui propose sans remplir, qui nourrit sans déplaire, qui rêve sans jamais s'éveiller. En tous les cas, il faut lire et relire, il faut se perdre et revenir. Il y a de la concentration, dans cette longueur, j'en suis persuadé : j'ajoute son nom à mon panthéon, et le trône qu'il occupe n'avait jamais été réclamé.       

 

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