Achille Talon (1963 - aujourd'hui, Greg & divers)

Publié le par GouxMathieu

   Les enfants, cela est connu, aiment à se représenter sous les traits de leur héros ou de leur héroïne et de vivre leurs aventures : un tel sera un super-héros, l'autre un guerrier interstellaire ou un pirate, autant de figures bravant mille périls et s'échappant de leur morne quotidien. Je ne devais pas être de tous ces autres, car mon idole, tout petit étais-je, s'appelait Achille Talon.

 

 

   Il est toujours compliqué de décrire un amour immodéré pour une œuvre même si, depuis les quelques années que ce blog existe, je me plie à cet exercice de style. Mais ici, nous sommes même au-delà de l'œuvre, au-delà de la bande dessinée puisque c'est bel et bien ce personnage cuistre et fat, ce poltron cravaté et bigarré, ce suffisant autodidacte et imbécile qui me passionnait et me fascine encore aujourd'hui. Étrangement et malgré cette liste déjà longue de défauts, je ne peux manquer de trouver ce personnage cruellement attachant, sans doute parce que je lui ressemble, effectivement, par certains de ses aspects.

   Un peu de présentation, peut-être : Greg, Michel Regnier de son véritable nom, avait été mandaté pour créer un personnage à destination du dernier magazine à destination de la jeunesse (et des autres), Pilote. Aux côtés des Astérix, des Dingodossiers ou des Rubriques-à-Brac et, plus tard, des Lucky Luke, ce bourgeois parisien détonnait sans doute aucun. Avant la mouvance de la bande dessinée moderne ou post-moderne qui nous faisait plonger au cœur de la vie quotidienne, dans ses grandeurs comme dans ses échecs, Achille Talon s'y risquait avec, peut-être, une belle pointe de surréalisme. Si certains albums iront volontiers du côté du fantastique ou de la science-fiction, faisant intervenir des monstres hideux, des scientifiques fous ou des pays étranges par-delà les océans, ce héros restera toujours anti-héros et sera poussé par l'histoire plus qu'il ne la propulsera.

   Le cœur d'Achille Talon, son étymon spirituel, réside cependant ailleurs, dans ces ruelles parisiennes et ces petits lopins de campagne environnants, dans ce pavillon à étage qui n'a pour autre voisin que celui d'Hilarion Lefuneste, "par la force des choses", dans les bureaux du journal Polite!, caricature vivante et vivace de la rédaction du véritable journal qui créa la nouvelle bande dessinée comme a pu le faire, quelques dix ou quinze ans auparavant, celui de Spirou ou de Tintin.

   Je parlais de surréalisme, plus haut : j'y reviens justement, et je le teinte amoureusement d'un peu de nihilisme. Il est cette étrange alchimie, cette étrange énergie à la lecture d'un gag de ce "cerveau-choc" : l'on débute la lecture sans savoir où elle nous mènera, on la poursuit sans savoir d'où l'on vient, on l'achève sans avoir compris ce qui se passait. La plupart du temps, il ne se passe rien, ou presque : un poisson est péché, une voiture est conduite, un robinet est fermé. Si ces saynètes se réduisaient à quatre ou six pages, l'on ne serait pas loin d'une histoire de Pif & Hercule ou de Placid & Muzo. Et pourtant, nous sommes subjugués : subjugués souvent par les dialogues, qui ont donné leurs lettres de noblesse à cette série, mais également parfois par le néant qui se dégage de ces situations quotidiennes rendues dadaïstes par leur simplicité.

   Bien entendu, Achille Talon est grand par ses monologues, ses tirades, ses explosions loghorréennes qui doivent figurer parmi les textes les mieux écrits non seulement de la bande dessinée, mais également de la Littérature dans sa totalité : de son "je m'en brosse le nombril avec le pinceau de l'indifférence" à ses exclamations "hop !" et "bof..." en premier lieu sans oublier évidemment "Lefuneste, vous n'êtes qu'un cuistre", je me suis surpris à retenir malgré moi des fulgurances et des néologismes qui émaillent à présent mes conversations. Ce dîner n'est pas pantagruélique, il est lucullutien ; un peintre fait "des natures mortes d'un vivant !" ; et quand peu m'en chaut, je m'en moque "dans des proportions qui vous donneraient une idée de l'infini".

   Greg, à n'en point douter, fait étalage ici d'une grande culture classique : on croirait lire, la bonhomie et l'embonpoint en plus, le nez de Cléopâtre troqué pour un monument rostandien, du Pascal par endroit, du Bossuet mâtiné par un peu de Boris Vian, par un peu d'Audiard. Chez Achille Talon, la puissance du verbe compense celle du muscle, les métaphores sont autant de traits dont sont transpercés les ennemis rageurs. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, il y a de la violence dans ces histoires, bien que ce ne soit pas celle que l'on attendait.

   L'étrange, ou le fascinant peut-être, c'est aussi que cet univers entier se prête à ces jeux de mots et à ces paroles choisies : le chaland moyen, Vincent Poursan ou un autre, fait l'article en nous déclamant Les Regrets ; les facteurs, à tous les niveaux, sont lettrés ; le passant inopiné passe et repasse son brelan d'amour et nous croise en nous délivrant cet aphorisme qui, jadis, sauva un empire de sa chute et un roi d'une longue maladie. Pour le dire, il y a du merveilleux ici, mais d'une bien autre façon que celui d'Alice.

   C'est ce merveilleux-ci qui me fascinait, je pense, et qui me voulait transformer en Achille Talon. Moi, chétif, timide, pleutre par endroit, je m'imaginais non pas des combats infinis - bien que ce fût parfois le cas - mais des discussions cinglantes où j'avais le dernier mot, où ma grandeur verbale faisait oublier mon caractère débile et fragile. Achille était mon héros : il me prouvait que l'on pouvait tenir la dragée haute par sa verve même si, comme tous les bons héros de nos mythologies, l'on peut toujours sombrer dans l'excès, la cuistrerie et le pédantisme, et qu'il est parfois difficile de jouer les funambules sur ce mince fil qui sépare l'honnête homme de l'homme imbu.

   À sa façon, toute particulière, toute singulière, Achille Talon a enchanté mon monde et mon enfance, comme n'en ayant pas l'air. Je lui dois beaucoup, et s'il m'était permis de le lui dire, je suis persuadé qu'il répondrait, l'air ravi et satisfait, son chapeau enfoncé sur les yeux, sa canne se balançant dans le dos, les joues rougeaudes : "Bof...".

 

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