Punch-Out!! (2009, Nintendo)

Publié le par GouxMathieu

   La semaine dernière, il n'y a pas eu de mises à jour de ce blog : le temps n'était pas propice, et mon attention était toute concentrée ailleurs. Je reviens cette semaine, en parlant d'un de mes jeux favoris : Punch-Out!!, non l'original mais sa reprise géniale sur Nintendo Wii, quelques vingt ans après son ancêtre sur Nes.

   Il n'est pas de jeu plus simple, en apparence, que Punch-Out!!. Nintendo, qui a inventé, quelque part, la "ligne claire" vidéoludique grâce à Super Mario Bros., récidive peu de temps après ce coup de maître pour proposer une adaptation d'un jeu de boxe initialement sorti en arcade. Là, dans ce titre fondateur, un jeune premier du nom de "Little Mac" grimpe, round après round, la haute montagne le conduisant au titre de champion mondial. Ses opposants, hauts en couleur, apparaissent comme des caricatures des pays dont ils sont originaires : l'on affrontera alors le Français couard, l'Allemand belliqueux ou le Japonais sévère jusqu'à se frotter, initialement, à Mike Tyson, devenu Mr. Dream après des affaires judiciaires mettant en jeu l'intéressé.

   Les commandes sont d'une simplicité absolue : le joueur, en effet, ne peut se déplacer sur le ring et ne peut que frapper, bloquer ou esquiver les coups de son adversaire qui sont, sinon d'une vitesse supersonique, du moins souvent à la limite de la légalité ou du domaine du possible : l'on se dédouble, on tourne sur soi-même, on fonce tête baissée sur l'adversaire.

   Ce qui a fait, initialement, le succès de Punch-Out!! au-delà de son casting et de ses choix de jeu tout particulier, c'est l'ingéniosité de son concept, porté sur l'esquive, les réflexes, l'observation : souvent, les boxeurs se découvrent une demie-seconde à peine, c'est le moment où il faut frapper ; leurs étapes d'animation spéciale sont leurs points faibles, il faut bondir ; leurs attaques dévastatrices sont inévitables à moins que l'on ne repère ce détail, ce haussement de sourcil, ce clignement d'œil, ce chassé-froissé, qui annonce ce qui va suivre.

   Après une suite sur Super Nintendo, fort sympathique de même mais peu citée pour des raisons qui m'échappent, arrive de façon inattendue un remake sur Wii alors que l'on pensait cet univers coloré disparu depuis longtemps. Next Level Games, le développeur, était alors surtout connu pour ses simulations sportives et on craignait dès lors une orientation du jeu davantage vers le réalisme : on sera rassuré, nous avons là un chef d'œuvre qui, se revendiquant ouvertement de ses origines au point que l'on peut croire parfois à une copie conforme, sait surprendre les habitués d'une façon toute agréable.

   Le cœur du jeu, son gameplay, n'a pas changé d'un iota : Little Mac reste les pieds rivés au ring et ne pourra jamais que légèrement s'incliner lorsqu'on tentera de l'assommer. Les belligérants, de même, sont quasiment tous repris de l'épisode fondateur, à une exception près, créée pour l'occasion, et une autre, venue de l'épisode Super Nintendo ; mais ils ont bénéficié d'un soin extrême. D'abord, chaque rencontre est précédée d'une série de saynètes donnant un arrière-plan minime, mais sympathique, donnant une profondeur bienvenue à ce qui n'était jadis qu'un nom et un visage ; ils s'expriment chacun dans la langue de leur pays, et le détail a été poussé jusqu'à faire interprété par de véritables locuteurs ces boxeurs hauts en couleur ; ils sont, enfin, tous animés façon cell-shading pour un rendu proche du dessin animé.

   Lorsque l'on songe, effectivement, à l'avancée technologique du média, l'on pense immédiatement au photoréalisme et il est vrai que les jeux les plus visibles dans les médias, les Grand Theft Auto, les Modern Warfare, les Assassin's Creed et les autres, versent dans ces choix graphiques : mais une toute autre frange, notamment incarnée par Nintendo - mais pas seulement - de faire la part belle au dessin animé, aux arts plastiques, à la peinture : et des jeux comme The Neverhood  ou le très récent Yoshi's  Wooly World de nous le rappeler. Personnellement, j'ai toujours été plus intéressé, dans ce média, par cette approche que par l'autre : elle me semble non seulement plus cohérente avec les ambitions du genre, mais également infiniment plus complexe à réaliser.

   C'est ce premier plaisir, il me semble, qui frappe en jouant à Punch-Out!!. L'on s'amuse, avant même de commencer le combat, à voir ces créatures dessinées et pourtant volumineuses - dans le premier sens du terme - se mouvoir, nous parler, nous inviter, l'air gaillard et goguenard, à nous frapper pour mieux riposter. Encore maintenant, je ne pense pas qu'un autre jeu ait atteint ce degré d'excellence dans cette pratique, et je ne rêve que d'une sortie en haute définition pour que l'on puisse, enfin, s'apercevoir du talent des développeurs.

   Mais évidemment, cette première phase d'émerveillement passée - encore que je me dois de reconnaître avoir été jusqu'à la toute fin surpris par ces formes -, c'est le gameplay qui prend le dessus. Jamais un jeu vidéo n'a su autant me pousser dans mes derniers retranchements, à travailler mes stratégies, à persévérer : le média m'avait déjà appris tout cela, jadis ; je l'avais oublié entre temps, j'y suis revenu, heureux et déterminé. En réalité, il est possible de jouer à cinq reprises à Punch-Out!! pour en faire définitivement le tour, et encore une fois je doute que cela soit totalement possible.

   La première traversée, celle qui mènera Little Mac au titre de champion mondial, est déjà profondément éprouvante. Si la première des trois ligues est une promenade de santé, la seconde attendra le joueur confiant au tournant et lui fera mordre cruellement la poussière ; quant à la dernière, les cinq opposants, dont les noms sont gravés dans le marbre, demandent une grande attention : que ce soit Aran Ryan, l'Irlandais hargneux, Soda Popinski, le Russe adepte de la boisson gazeuse, Bald Bull, le Turc fort comme un taureau, Super Macho Man, le Californien arrogant ou Mr. Sandman, image à peine voilée de Mike Tyson au sommet de sa gloire, l'on a là un quintet des plus fascinants. Punch-Out!!, dont le principe s'approche, en définitive, de celui d'un boss rush, s'achève en apothéose et je puis vous assurer qu'il vous faudra une patience angélique pour voir le générique de fin.

   Arrive alors la seconde traversée : la défense du titre. Little Mac est devenu champion, certes ; mais tous ses adversaires précédents se sont entraînés durement, et sont prêts à prendre leur revanche. La première fois, l'on se croit, encore une fois !, invincible ; et lorsque nous sommes conduits à laisser la ceinture dorée à Glass Joe, pourtant le plus faible de tous, nous ravalons notre fierté. Parlons donc d'illusion de puissance, pourtant définitoire du média : Punch-Out!! vient nous rappeler, comme pour faire un clin d'œil à un vieux nemesis devenu son proche ami, qu'il est "plus fort que toi".

   S'ensuivent les défis de tous ces boxeurs, qui nous apprennent étrangement à jouer : il faut vaincre en moins de dix secondes, en lançant moins de cinq coups de poing ; contre-attaquer, et non pas esquiver toutes les attaques. La récompense est maigre, mais le plaisir de vaincre est immense. Enfin, lorsque tout cela est fait, un dernier adversaire, d'une puissance inégalée, vient vous défier et ce n'est plus le moment de reculer.

   Lorsqu'il tombe, lorsque l'arbitre vient annoncer votre victoire, lorsque vous exultez, toute la fatigue physique se ressent alors. L'on n'a pas simplement joué à un jeu vidéo : nous avons parcouru, avec Little Mac, cette longue traversée. On se repose alors, on souffle, et on repense à cette aventure.

   Des défauts, Punch-Out!! en a sans doute. Son gameplay, d'un choix fort, semble anachronique et ne plaira pas à tous ; les caricatures des nationalités, si elles restent bon enfant, pourront peut-être offenser certains qui aiment à se moquer de tout et de tous mais non d'eux-mêmes ; l'absence de compétition en ligne empêche de comparer ses temps avec le reste du monde, et de s'améliorer.

   Pourtant, pourtant : tout cela fait partie de l'expérience du jeu. J'y reviens encore parfois, je me souviens encore du rythme, des astuces, des secrets : l'intelligence de la main a pris le pas sur l'intelligence de l'esprit. De tous, Punch-Out!!, celui-ci en particulier, est sans doute celui qui fait le plus "jeu vidéo", celui que l'on citerait si l'on devait montrer à un peuple lointain et inconnu ce que c'est réellement : caricatural, animé, exigeant, rapide, excitant. Punch-Out!!, fut un temps, ressemblait au jeu vidéo ; à présent, le jeu vidéo gagnerait à ressembler davantage à Punch-Out!!. Cela ne semble rien, dit comme cela : mais la nuance, je puis le garantir, est chère à mon cœur. 

 

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