Hot Fuzz (2007, Edgar Wright)

Publié le par GouxMathieu

   Il me semble avoir lu, un jour, que la parodie était, de tous les genres, le plus difficile à parfaire. Comme d'autres, je peux pleurer sur commande tant mon cœur est près de l'estomac ; faire rire, de même, ne demande qu'à activer ce certain interrupteur ; mais la parodie, qui doit à la fois être originale et montrer, sans y paraître, ses influences nombreuses, demande un équilibre bien difficile à atteindre.

 

   De même, j'ai lu récemment que la "bonne parodie" était morte, du moins qu'on en faisait guère comme auparavant. Weird Al, pourtant, existe encore ; et de temps à autres, des choses réellement intelligentes d'apparaître et de donner tort aux zélotes qui prédisent l'apocalypse tous les quatre ou cinq ans. Les films d'Edgar Wright sans doute aucun de les contredire effectivement ; et même lorsqu'ils s'avèrent moins inspirés que les plus grands, leur qualité n'est plus à montrer ou, du moins, ils parlent encore ce langage que j'aime, agitent les drapeaux sous lesquels je me rallie, ont de ces traits d'esprit qui me plaisent profondément au point, des années plus tard, d'en rire encore en y songeant, seul, dans la rue ou au volant de ma voiture.

   De la "Trilogie Cornetto", catégorisation ad hoc de projets n'ayant guère de liens scénaristiques entre eux, c'est pourtant le second que je considère comme le mieux réussi. Shaun of the Dead créait son style et balbutiait, par endroit, lançait dix idées et n'en retenait que la moitié ; quant à World's End, peut-être meilleur, je le découvris hélas bien trop tard pour n'en voir autre chose que les défauts. Je le répète souvent, mais je crois la chose vraie : dans toute expérience de spectateur, de lecteur, d'auditeur, ce n'est pas seulement la qualité de l'objet qui forge le goût mais aussi le moment de la première rencontre. Combien d'entre nous se refusent ou méprisent tel ou tel auteur, parce qu'associé à ce souvenir d'école, ou ne goûtent guère la couleur de ce tableau qu'ils virent, à l'article de la mort ou de la chute, dans ce cabinet médical ?

   Bref. Hot Fuzz vint au moment propice : à cette époque, presque dix ans à présent, je me lassais imperceptiblement des films d'action que l'on me proposait. Je les regardais encore avec grand plaisir, mon éducation cinématographique ayant été faite par les McLane, les Tremors, les Terminator et les autres, mais les ficelles à présent devenaient trop grosses, les personnages trop plats, les incohérences trop lourdes. Jadis, je faisais abstraction, mon esprit passait outre et appréciait ces montagnes russes, ces explosions et ces répliques cinglantes ; puis je m'en lassais. Quelque part, je devenais intelligent, plus intelligent du moins qu'auparavant et j'en attendais davantage de ces objets populaires.

   Hot Fuzz possède ainsi cette qualité, d'être lisible au premier degré comme une aventure burlesque alternant entre le tranquille d'un village de campagne et l'excitation d'une fusillade effrénée, et au second, comme une reprise systématique des codes de Michael Bay, de Bad Boys  ou de Point Break. La parodie se fait subtile ici, et emprunte moins au propos qu'au style, en multipliant les montages hypnotiques, les angles de caméra grandiloquents et les réparties sagaces. Contrairement cependant à ce que l'on verra et à ce que l'on voit encore, ces éléments ne sont pas citations mais matriciels, ils participent intimement à la conduite du propos : et plutôt que d'avoir, comme on le regrette souvent, une série de spectacles juxtaposés, sans lien aucun les uns avec les autres, les voilà servir l'histoire et construire son univers.

   C'est là, à ce qu'il me semble, la grande qualité de cette œuvre et des autres "épisodes", si je puis dire : ils ont une tendresse, une solidité et une intelligence particulière pour leur monde qui en devient étrangement plus véritable qu'on ne le croirait. Les espaces alternatifs, les références étranges et les drôleries n'apparaissent pas comme aux côtés de notre réalité mais en construisent une nouvelle, régie certes par ses propres règles, mais d'une immense cohérence une fois acceptés les principes qui la construisent. Voilà la parodie, voilà l'humour : la concentration dans la longueur, et la constance dans l'expérimentation.

   Je ne suis pas loin de considérer ce film comme un chef d'œuvre, tant dans sa catégorie que dans l'absolu. Il y a là quelque chose du cas d'école, de l'illustration de ce que devrait être une parodie. Sa puissance grandit, ce me semble, je le vois cité de plus en plus ; il me rappelle surtout, moi qui l'oublie de loin en loin, que ce sont encore les Britanniques qui transformèrent notre humeur en humour. Lorsqu'une grille de mots croisés devient, une heure plus loin, un échange rythmé de menaces verbales ; lorsqu'un cygne échappé d'un jardin botanique détient la clé entière d'une énigme sacrée ; lorsque le cadavre figé d'une statue humaine dévoile un complot dont la stupidité n'égale que sa cruauté, nous ne sommes pas loin du génie.

   Il est facile de construire des anaphores et des épanadiploses, des renvois, tout un chacun l'aura fait et Zipf l'a montré ; mais transformer une référence en support de la narration, faire en sorte que ce jeu de mots, que l'on croyait gratuit, prenne un sens autrement plus lourd plus tard ou, encore, qu'un modèle réduit dévoile une supercherie propre aux effets spéciaux que l'on voit par ailleurs, c'est un miracle qu'il nous faut apprendre à apprécier. 

   C'est aussi, et bizarrement, la modestie de l'ensemble, ce dandysme léger et imperceptible, qui construit ses effets sans effort visible. C'est une cascade élégante sans qu'une goutte de sueur ne tombe au sol, un sourire à la fois franc et sophistiqué, un mot rare lancé à la cantonnade, étonnant tranquillement et sans y paraître. Je parlais précédemment, chez les frères Coen, de ce paradoxe de l'ensemble offert mais ombragé de mystères. Il y a un peu de cela ici ; mais alors que Fargo, pour ne citer que ce dernier, humiliait notre rire, Hot Fuzz récompense l'hilarité. Voilà le zénith du nadir, le sommet du précipice. La parodie a pour dieu tant Pan que Janus et regarde et vers l'avant, et vers l'arrière. Nous rions ici, nous aurions pu pleurer ailleurs : et c'est ce balancement, ce me semble, cet éventuel d'une chute qui me plaît également.

   Je m'arrête ici, non par peur de sur-interpréter mais, au contraire, de ne pas aller assez loin et d'oublier des trésors en route. Restons moyen, restons médiocre : Hot Fuzz se découvre aussi chemin faisant, et l'on ne peut jamais trop en dire. J'y reviens souvent, j'avance davantage dans son idée : mais tout comme le moment devait être propice pour débuter le voyage, je dois maintenant attendre un autre moment pour le poursuivre avec intelligence.

 

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