Batman: The Animated Serie (1992-1995, Bruce Timm & Eric Radomski)

Publié le par GouxMathieu

   Fut un temps, que j'espère encore pas si lointain, où une chaîne de télévision publique, du canal hertzien, passait en première partie de soirée un dessin animé de grande qualité. C'était France 3, et c'était Batman : et ce fut mon plus beau contact avec l'univers des comics.

 

   Comme j'ai déjà eu à le préciser auparavant, c'est là un univers que j'affectionne énormément. Je suis aujourd'hui davantage "DC" que "Marvel", et sans doute cela est-il dû à cette première et colossale rencontre. J'ignore si, avant cela, j'avais déjà entendu parler des Superman, des Flash et autres Wonder Woman : sans doute, peut-être, peut-être pas ; en ces temps, les super-héros n'avaient pas encore et aussi magistralement envahis le grand ou le petit écran, et Super Dingo était sans doute la chose la plus proche de cet univers que je connaissais.

   Donc, Batman: The Animated Series. Quelque part, c'était la réponse animée aux films de Tim Burton qui, quelques années plus tôt, avaient rendu à Batman sa cape noire et son regard blanc, lui qui était alors surtout connu pour ses frasques amusantes, du moins dans la série la plus populaire de l'époque précédente. Nous voilà alors face à un univers gothique, inquiétant, nocturne : jamais Gotham City n'avait été aussi mystérieuse et dévastée.

   Mais si ce dessin animé a aussi durablement marqué les esprits, c'est pour le sérieux avec lequel il traitait son sujet. Il reprenait là toute la mythologie du chevalier noir, et notamment de ses glorieux adversaires : seul le Joker, étrangement, et quelques fameux autres, apparaîtront déjà comme une menace. Ailleurs, ce sont Mr. Freeze, Clayface, Man-Bat, Two-Face qui naissent sous nos yeux et qui prennent alors une toute autre dimension. Harley Quinn a fait ici ses premières apparitions, et elle demeure encore une favorite ; The Riddler n'a jamais été plus mystérieux.

   Il y a cependant là une tendresse particulière, une intelligence que l'on reconnaîtra : c'est cet équilibre que j'aime toujours à trouver entre l'initié qui saura tout des versions premières et secondes, multiverses et mondes parallèles, et le débutant, comme moi à l'époque, qui avait alors tout à apprendre. De la même façon que les mythologies antiques connaissaient mille fois mille versions, il en est de même de ces nouveaux dieux que nous côtoyons dans les pages de nos magazines, sur les écrans de nos films. Les écritures ici sont sans doute perfectibles et nombreux sont ceux qui hausseront un sourcil en voyant le Dr. Strange relégué à un second rôle ou Bane se faire décérébré : mais, à tout prendre, c'est là sans doute le meilleur des ouvrages-sommes que l'on pouvait espérer.

   Maintenant encore, il y a comme une grâce dans cette série, une perfection qu'il est difficile de reproduire. Le dessin, odieusement carré, s'assouplit comme de juste quand Batman, et non Bruce Wayne, rentre en scène et les chorégraphies mettent en lumière tant ses capacités physiques que ses facultés stratégiques, son jeu constant avec l'ombre, la célérité avec laquelle il attaque, se replie, revient une seconde fois. La musique est orchestrale et orchestrée, le thème principal est resté dans toutes les mémoires ; quant à l'écriture, dont j'ai déjà rapidement parlé, elle n'hésite pas à aborder des thèmes graves, la mort, la souffrance, la culpabilité, la détresse.

   Je le dis sans honte, il m'est arrivé de pleurer après certains de ces épisodes. C'est qu'il y avait là tellement de choses, de sensations, de plaisirs, de honte, tout cela mêlé et plus encore, que le jeune garçon que j'étais ne pouvait se contrôler davantage. Je n'étais pas grand lecteur à ce moment-là, et c'est bien ici que je faisais mon éducation sentimentale, pour ainsi dire. On a les modèles que l'on mérite, je l'ai dit plus d'une fois ; je suis fier d'avoir eu celui-là, j'aurais pu bien plus mal tomber.

   En trois ans à peine, cette série aura marqué son époque. Elle fut suivie par toute une gamme de projets aux qualités moindres bien que plaisantes, mettant en scène qui Superman, qui Batman et ses acolytes, qui la Justice League. Le dessin s'est simplifié, la quantité est devenue industrielle et on le comprendra : le génie de l'original s'est dilué face aux nécessités du marché et on trouva à présent plus à redire qu'à complimenter. C'est dommage, bien entendu : c'est attendu, cependant. On ira alors davantage vers les longs-métrages en direct-to-video qui puisent dans ce fonds magistral que sont les comics books et à la qualité des plus honorables.

   Mais ils n'ont pas, ou plus, ce petit plaisir nostalgique lorsqu'enfoui sous mes couvertures, sur le canapé du salon, je découvrais ébahi cet endroit étrange où les êtres humains, par leur talent, leur ingéniosité et leur persévérance, se faisaient les maîtres de leur destinée, autant pour faire le bien que le mal. Ils n'ont pas non plus ce génie de sourdine, cette envie de raconter une histoire intelligente et divertissante sans nous prendre pour un imbécile ou un simplet, et sans jamais céder à la facilité. Enfin, ils n'ont pas ce rejet nécessaire du deus ex machina, et résolvent toutes leurs intrigues par des coups de poing donnés de plus en plus forts : ici, lorsque Batman survit, gagne, triomphe, c'est non seulement grâce à sa force et son courage, mais aussi parce qu'il aura méticuleusement préparé le terrain auparavant.

   A-t-on fait mieux depuis ? Dans le genre, et dans cet univers, je ne le crois pas à dire vrai. Les choses sont différentes à présent, les lois des affaires, pour le dire simplement, président à toutes les décisions. Je suis loin de prétendre que ces considérations étaient absentes de ce projet, et le très grand nombre de produits dérivés en témoignera : mais les créateurs, je me plais à le croire, étaient pour ainsi dire moins liés, plus libres dans leurs idées, plus sages dans leurs décisions. Ils n'étaient pas encore ces nains sur les épaules des géants, ils étaient les géants sur lesquels tout le monde reposera à l'avenir.

   Je regarde encore souvent ces histoires. Certains, comme le diptiyque sur Mr. Freeze, cet épisode sur Baby Doll ou celui où tous les méchants se retrouvent autour d'une table de poker, partagent quelques anecdotes et coexistent, simplement, les uns avec les autres, comptent parmi les meilleurs moments de la télévision animée, et je pèse très volontiers mes mots. Retournons-y, et oublions, peut-être, les versions filmées plus récentes qui pèsent trop lourd pour s'envoler : et cette série nous propose non seulement de visiter les nuages, mais également d'explorer les profondeurs infernales des psychés du plus dérangé des super-héros de notre temps. 

  

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