Conker's Bad Fur Day (2001, RareWare)

Publié le par GouxMathieu

   J'ai toujours eu une tendresse pour l'irrévérence, la violence et la scatologie dans la culture populaire. J'avais parlé jadis de South Park ; nous ne sommes pas loin de cela ici. Il y a comme une libération formidable, une stupidité étrange qui en révèle davantage sur nous-mêmes que sur le reste : car rire, n'est-ce pas déjà s'exposer et montrer une parcelle étrangère de soi ?

 

   La genèse de Conker's Bad Fur Day est particulièrement riche, aussi ne renverrai-je qu'à l'article de Grospixels qui résume fort bien les choses. Ne retenons que ceci : initialement mignon et inoffensif, Conker finit par devenir le chantre de tout ce que le jeu vidéo encore à ce moment, et Nintendo particulièrement, évitait de montrer, tout désireux était-il de prouver qu'il avait sa place dans la culture populaire.

   Du gore, du sexe, des excréments ; un héros mu par l'appât du gain, totalement imbu de sa personne et violent ; une petite amie qui ne cherche elle-même que l'argent et la gloire, des personnages ne pensant qu'à forniquer, fumer de la marijuana ou éviscérer leur prochain : jamais n'avait-on eu autant d'adolescence dégénrée dans un jeu vidéo.

      De prime abord, Conker's Bad Fur Day s'inspire des grands titres RareWare de la N64, des Banjo-Kazooie ou des Donkey Kong 64, c'est-à-dire que nous explorons un univers en trois dimensions tout en résolvant différentes quêtes. Celles-ci nous offrent des objets ouvrant d'autres passages, et ainsi de suite jusqu'à la fin du jeu.

   Mais ici, l'on ne ramassera point des bananes ou des pièces de puzzle, mais des dollars en liasse ; il ne s'agira pas d'aider un ours polaire à retrouver ses enfants ou un poisson son panier de pique-nique, mais d'aider une abeille à caresser les seins énormes d'une plante lubrique ou de faire le casse du siècle dans une banque gouvernementale. La parodie, évidemment, de venir du décalage entre cet univers et ces personnages bigarrés et le propos principal du jeu. 

   Mais au-delà de cette couche de crasse et les parodies nombreuses (MatrixPrivate RyanJaws...), il y a une intelligence à Conker's Bad Fur Day, et je ne parle pas uniquement d'une intelligence de jeu : celle-ci, d'ailleurs, en guidant davantage le joueur et en le mettant sur des rails, est même peut-être moindre qu'ailleurs, du moins, elle accorde davantage d'importance à son histoire qu'à son gameplay, parfois perfectible.

   Mais plus que d'autres, ce jeu aime à montrer les ficelles de ses marionnettes, et exhibe les cartons-pâtes de ses décors. Sans aller jusqu'à dire que nous avons là du méta-vidéoludisme, puisqu'il manque volontiers une mise en scène ad hoc, il y a cependant une réflexion agréable sur le principe même du jeu vidéo.

   Il en va alors de ces "actions contextuelles", s'activant uniquement lorsque la situation l'exige et ce alors que d'autres auraient pu être mieux utiles ; des quêtes sans queue ni tête, aux objectifs imbéciles ; des récompenses parfois décevantes malgré l'investissement, temporel notamment, et des coïncidences qui, accumulées, laissent à penser qu'il y a un grand ordonnateur des gestes et des esprits.

   C'est en cela que l'on peut dire que Conker's Bad Fur Day est un jeu parodique, au-delà de la référence ponctuelle ou du clin d'œil appuyé : il ne parvient pas un seul instant à se prendre au sérieux et ne peut se comprendre, se saisir, se lire que si et seulement si nous sommes déjà des joueurs habituels. La scatologie, le sexuel, le gore de ne pas être ainsi uniquement là pour choquer, même si, bien évidemment, il est dur de croire le contraire : mais ce sont aussi des signaux forts qui invitent à cette distanciation et à cette lecture soupçonneuse, critique, de toutes nos actions. Ils empêchent de maintenir une suspension de l'incrédulité ; nous nous voyons jouer alors que nous jouons, et c'est bien parce que nous pensons à notre propre identité de joueur que nous pouvons rire de toute l'imagerie grotesque qu'on nous propose.

   Jusqu'à ce jour, il me semble que seul l'original permette cette interprétation et cette beauté, quelque part, cette beauté de la crasse et du guignol qui toise, goguenard, la belle et haute esthétique des statues de marbre. La gargouille regarde l'ange, l'œil torve ne cligne pas devant l'orgueil de l'autre pupille : et parce qu'elle ose exister, gagne le droit de s'élever au pinacle.

   Les thuriféraires et imitateurs, et même remakes, ne comprendront jamais totalement cela, ce me semble. Ils n'ont vu là que la saleté, et la prennent pour de l'or : mais sans distance critique et sans humour, sans ironie, n'offrent que la fange sans que l'on ne puisse y deviner ses lignes de force et sa révolution. C'est ainsi : il faut bien des adultes pour comprendre les enfants et les adolescents, car bien qu'ils sachent ce qu'ils sont, ils ignorent qu'ils le savent. Conker's Bad Fur Day était conscient de cela : et pour la première fois, il nous offrit une révolution romantique comme le média en avait cruellement besoin, après des années de classicisme.  

 

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Coralie 03/10/2017 14:13

Salut,
Conker's Bad Fur Day est un jeu qui m’a beaucoup impressionnée de par son originalité. Le scénario est intéressant et j’avoue que les musiques m’ont beaucoup plu également, plus précisément Rock Solid.