Death Note (2003-2006, Tsugumi Ōba & Takeshi Obata)

Publié le par GouxMathieu

    Des histoires de démiurges, la Littérature en est pleine : c'est là une grande constante de l'humanité. Des Rois qui réécrivent l'histoire aux pactes faustiens, nous espérons tous aller au-delà des bornes que la nature a posées sur notre chemin ; souvent encore,  ces tentatives de mal se finir. Pourtant, dans le cadre du Death Note, j'aime à croire que l'apprenti remporta ce duel démoniaque.

 

   Death Note fait partie de ces mangas qui traversèrent la culture populaire telle une comète et dont l'éclat, bien que lointain, nous parvient encore parmi les étoiles. Il y a plus de dix ans à présent, cette histoire de dieu de la mort, de cahier la donnant et du combat qui opposa la faucheuse en herbe - si je puis dire - et un détective prometteur, était sur toutes les bouches, animait toutes les mains, régalait les discours des prophètes nombreux. Pourquoi spécialement celui-ci, pourquoi pas d'autres ? Je présume que le sulfureux de son principe et que le jeu intellectuel que les auteurs développèrent y furent pour quelque chose, mais j'ai toujours trouvé ce succès étrange ; loin d'être usurpé, bien sûr, mais étrange, sans que je ne sache exactement pourquoi.

   Résumons rapidement les choses : un lycéen, particulièrement brillant au demeurant, trouve un jour au sol un noir carnet, le "Death Note". Ce dernier possède de terrifiants pouvoirs : si l'on écrit un nom, la personne en question, sous couvert de connaître son visage, meurt d'une crise cardiaque dans les minutes qui viennent. L'on peut toujours préciser les circonstances de la mort, et il est plusieurs autres règles annexes que je tais volontiers ; l'essentiel est bien là.

   Comme on peut s'en douter, le lycéen de jouer à dieu, tout d'abord croyant faire le bien, ensuite en faisant son bien ; et ses activités d'attirer l'attention des forces de l'ordre. Un tout jeune détective, présenté comme le plus intelligent de l'histoire, se saisit de l'affaire et tente de poursuivre le coupable. Pendant plusieurs tomes, les deux protagonistes s'affrontent et tentent de se découvrir mutuellement : L, le détective, soupçonne le lycéen et lui tend traquenard après piège pour le pousser à la faute ; Light, le lycéeen menacé, ne veut rien de plus que le vrai nom du policier pour l'éliminer une fois pour toutes du tableau.

   L'on observe alors, doucement, ces deux souris se débattre dans le lait dans l'espoir qu'il devienne crème et les sauve de la noyade. La première rencontre, s'entend la première rencontre "physique" car déjà les individus se scrutaient par écrans juxtaposés, est exemplaire à ce propos : c'est une guerre de positions, chacun planté dans sa tranchée et observant, en y pensant intensément, les réactions de l'autre. Cette scène seule, à mon sens, cristallise tout l'intérêt du manga : c'est un morceau de bravoure comme on peut en voir ailleurs et jusqu'à présent, elle reste mon moment favori de l'ensemble de l'histoire.

   J'aime à parler géométrie en évoquant les mangas ; continuons ici. Pour Death Note, je vois volontiers une ligne brisée, faite de va-et-vient, comme si l'on représentait la trajectoire d'une balle de tennis au cours d'un tie-break acharné. Ce n'est pas pour rien, même si le symbolisme est facile, que L et Light se disputent notamment sur le court dans une sorte de compétition aux motifs clairs et flous tout à la fois. Au long de leur rencontre, la balle est renvoyée, tantôt près du filet, pour s'exposer ; tantôt d'un smash rageur, pour donner un coup de chaud ; tantôt d'un coup lifté, pour éloigner l'adversaire. Pied à pied, pouce à pouce, aucun ne veut lâcher du terrain ; et il ne s'agit plus alors d'être le plus intelligent mais, enfin, le plus endurant.

   À ce petit jeu, le croira-t-on ?, mais Light, celui-là même qui peut tuer qui lui chante comme il lui chante, gagnera finalement. Je m'octroie moi aussi des pouvoirs divins et décrète que rien n'existe après la mort de L : il y a là comme un période, comme un sommet que jamais rien ne peut surpasser. Les auteurs ont judicieusement mené leur intrigue, il n'y avait rien à enlever, rien à retrancher ; et, peut-être par hybris, peut-être par aveuglement, ont voulu aller au-delà des bornes à l'instar de leurs héros.

   Cela reste mon avis, bien entendu, mais je le sais partagé : nous connaissons tous de ces feuilletons qui auraient dû s'arrêter à ce moment précis mais qui se poursuivent et, même si nous continuons à les regarder, nous ne pouvons nous empêcher de les regretter. Ils sont comme ces vieux amis du collège ou de la faculté dont on gardait un souvenir vibrant et que l'on revoit, des années plus tard, décrépits, goutteux, perdus : le présent salit le passé, et l'on rentre chez soi en ressortant les vieilles photos, en s'y rattachant et en oubliant quasiment tout de la plus récente rencontre.

   Je préfère alors oublier tout ce qui se passe après la mort de L. Je suis heureux de connaître la fin de l'histoire, telle que les auteurs l'ont conçue, bien entendu ; mais j'aime aussi à me construire une intrigue parallèle qui renverse les attentes habituelles. L'on aura beaucoup écrit sur ce type de scénario, et les morales déviantes qu'on y trouve : et souvent, l'écrivain de se faire plus royaliste que le roi, de nous faire réfléchir et sur Faust, et sur le diable, et sur la mort, et finalement de nous moraliser ou, du moins et même s'ils ne le disent point, de nous présenter le bien et le mal ; et parce qu'ils ne choisissent nullement, nous ne pouvons manquer d'aller vers le premier, puisqu'ainsi sont les êtres humains, ils ne font point le mal si ce n'est pour rire de ceux qui veulent le bien.

   En tuant L, les auteurs nous contraignent quant au choix à faire. Le mal existe, la mort se rationnalise, il y a comme un ordonnateur du chaos qui possède un nom, des bras, des jambes, qui existe réellement et qui gagne, finalement, face à la justice humaine incarnée elle aussi. Dans le monde du shonen auquel appartient volontiers Death Note, c'est là quelque chose à laquelle je n'avais pas été habitué jusqu'alors, et c'était, lors de mon premier parcours, une très belle surprise. L'impression fut telle, je pense, que j'en fus sincèrement, honnêtement choqué ; tant et si bien que je me refusais d'y croire jusqu'à en avoir confirmation, jusqu'à ce que je comprenne qu'il n'y avait pas comme une pirouette, une astuce d'opéra pour le ressusciter ou, encore, que ce n'était pas une énième tromperie pour confondre le meurtrier.

   Mais l'histoire continuait, et L demeurait mort ; et j'étais ravi de le savoir mort, et j'étais déçu de voir l'histoire se poursuivre. J'ai coutume, pourtant, de juger les œuvres à l'aune de leur économie et de tout prendre, le bon comme le moins bon, considérant que c'était là une vision que je devais accepter. Mais là, je ne puis faire autrement que de dire : c'était la fin, c'était là : rien de plus. On avait atteint la beauté, la grandeur même ; tout paraissait fade à côté. C'est ainsi que je me souviens de Death Note : et si je recommande évidemment son parcours, que l'on juge alors cet événement, que l'on me dise ce qu'on en pense. Parfois, il vaut mieux s'arrêter au bon moment, plutôt que d'aller au-delà de ces bornes mises sur notre chemin.

 

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