Berserk (1989 - en cours, Kentaro Miura)

Publié le par GouxMathieu

   En matière d'art et de culture, je ne me dépars point de la philosophie du période, ou du sommet d'une oeuvre quelconque :  tout ce qu'il y a auparavant y mène, tout ce qui suit y renvoie. Berserk, par sa narration intéressante et son sabbat rentré dans les mémoires, me semble être l'illustration parfaite de cela.

 

   Le manga est coutumier des histoires fleuves, et les rares que j'ai pu évoquer ici relèvent en grande partie de cette catégorie : des histoires qui courent sur une quarantaine de tomes, voire davantage, commencées il y a dix ou vingt ans et qui ne s'essoufflent point. Berserk fêtera bientôt ses trente ans, et l'auteur assure ne pas en avoir terminé : c'est que chaque planche fait l'objet d'un soin tout particulier, et que plusieurs mois, plusieurs années parfois séparent le moindre volume.

   De mon côté, Berserk a longtemps fait partie d'une sorte d'arrière-plan culturel su, mais inconnu : son nom revenait ci et là dans les discussions, j'acquiesçais et effectivement, j'en connaissais les grandes lignes. Un héros, Guts, et une épée démesurée ; une violence effrénée, de la torture, du sang, des viscères ; de l'inceste, du viol, de la pédophilie même ; mais de l'âge d'or à l'âge perdu, je n'avais entrevu que des bribes, et rien de plus.

   Un hasard me permit de me mettre au goût du jour et j'avalais, bon an, mal an, une trentaine de tomes. Il en reste davantage mais, quelque part, je pense attendre, ma patience ayant pour ces choses-là peu de limites, que la série s'achève finalement car j'ai peur que la frustration m'éloigne de la chose. Plusieurs choses m'étonnèrent, la violence finalement la dernière : tout d'abord, sa narration audacieuse.

   J'évoquais l'amour des flash-backs de One Piece, voire le spiralaire de 2Oth Century Boys ; mais Berserk a sans doute aucun poussé ce concept jusqu'à la perfection. Un premier volume nous présente notre protagonise, introduit une fée qui toujours le suivra à la façon d'un bouffon shakespearien, sa quête ultime ; puis, sans transition aucune, nous voilà plusieurs années en arrière, et un récit des origines de s'installer pendant près d'une vingtaine de volumes.

   Il est alors quelque chose d'étonnant : d'un côté, et la chose tirant en longueur, voulais-je revenir à mon fil narratif premier et me lancer avec Guts dans sa quête tout en vengeance ; de l'autre, et la chose devenant intéressante, voulais-je rester dans le passé et comprendre tous les mécanismes de ce récit. Je demeurais finalement, plus par curiosité que par envie véritable : et je fus récompensé par un sabbat aux proportions mythologiques.

   C'est là une scène fondatrice, du manga dans son ensemble je présume, mais également de la bande dessinée tout entière : c'est un Goya, c'est un Picasso ; c'est celui qui le premier choisit de peindre la paysanne alors que l'ambassadeur s'installait à son étude, c'est la lumière oblique du philosophe qui ne saisira jamais le symbole du blason, ou l'oriflamme du fortin. C'est le païen, enfin, dans toute sa grande splendeur des mondes d'avant l'invention de l'artifice, c'est le petit et le grand : il y a du Rimbaud et du Bertrand dans ces pages, il y a du Cervantès et du Rabelais ; il y a, enfin, une peur viscérale et lointaine pour ce qui semble humain mais ne l'est jamais, qui déplaît sans que l'on ne sache réellement pourquoi ni comment.

   Peu m'importait alors que celui-ci ressemblait à tel autre d'Hellraiser, que cette tribu haute en couleurs était décimée, que les fantasmes pervers et érotiques se dirigeaient vers la seule femme d'importance du récit ; il y avait là un bras perdu, un nom psalmodié, un sacrifice qui ne sera finalement pas accompli. Une fois sorti du sabbat, étrangement, le manga perdit de son intérêt à mes yeux.

   Certes et je le redis, j'attends avec une certaine impatience la suite du récit ; et je serai heureux de comprendre enfin ce vers quoi tout cela tend. Mais l'écho, la cicatrice plutôt pour rester dans notre sujet, est encore vive et se réveille constamment. Tout comme les démons seront à présent irrémédiablement attirés vers Guts, tout ce qu'il affontera me renverra à ces images terribles de corps entremêlés, de cadavres déchirés, ce fatras d'immondices rouges et noires.

   Que Berserk recommence, que Berserk finisse : il a déjà gagné sa place dans nombre de panthéons. Le reste, c'est par souci du détail ; et l'auteur de le dire lui-même, comme pour nous convaincre de ce que nous savons déjà.

Commenter cet article