Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil, autrement dite Amérique (1578, Jean de Léry)

Publié le par GouxMathieu

   Ces derniers temps, les mises à jour de ce blog se sont espacées : je peux certes blâmer le travail, mais je pense également qu'il me manquait de l'à-propos, cet esprit qui me faisait dire que l'instant était venu de parler de ceci ou de cela. L'écriture, je l'ai compris plus tard, n'est pas seulement une question de style ou de fond, mais aussi de moment.

 

   L'Histoire d'un voyage... de Jean de Léry est pour moi un livre du moment. C'est un livre du moment intime, car il fut celui duquel je tombais magistralement amoureux, qui m'invita à étudier plus en profondeur cette langue et qui m'initia même à l'ethnographie. Il apparut à l'instant où j'en avais le plus besoin et sans doute serais-je bien différent, du moins ne serais-je point tout à fait le même, si je n'en avais point fait le parcours.

   C'est aussi, ce me semble, un livre du moment historique : après la découverte des Amériques et des peuplades d'avant la révélation de ce Seigneur des cieux, un monde entier était à découvrir, à mesurer et à comprendre. Tout ce que l'on pensait sûr et certain était à réviser : que l'on s'imagine que, demain, l'on découvre une race extra-terrestre, ou une autre planète habitée du système solaire, et l'on aura une idée de la révolution qui se produisit.

   Beaucoup de choses me plaisent dans cet ouvrage et, étrangement, elles sont souvent en lien avec mon orientation politique ou, du moins, avec les idées sociales qui me sont les plus agréables. L'auteur est ainsi d'abord cordonnier, il deviendra auteur par curiosité ; il est religieux, mais réformiste surtout ; il connaît bien sa langue, mais est avide d'apprendre celle des Indigènes ; il respecte le carême, mais goûte à toutes les plantes et toutes les viandes, tous les poissons de ce nouvel univers.

   Ce qui frappe surtout, pour un roman de ce temps, c'est encore l'humilité du chercheur que peut être Jean de Léry. Nous sommes à l'époque qui vit naître, bon an, mal an, les Bossuet, les Bérulle, les Pascal, ceux qui ont comme une vision téléologique de leur monde, finalité d'une prophétie qui par son existence même ne peut-être qu'auto-réalisatrice. Ici cependant, rien de tout cela : si Jean de Léry ne manque jamais de rattacher, il ne pouvait faire autrement !, ce qu'il observe à telle observation du livres des lois, ou à telle remarque de Plaute, ou à telle théorie de Gassendi, il prend surtout les choses avec suffisamment de distance pour prétendre à une certaine objectivité, ou du moins un certain objectivisme.

   Je parlais de réformisme religieux, plus haut : il n'est pas interdit de croire que ce chemin de pensée l'invita à aborder la même et humble posture, sans se perdre dans des ratiocinations cuisantes ou des arguties théistes. Ethnologue, voire sociologue avant l'heure si cela peut avoir un sens, il observe rigoureusement, rapporte sans juger, analyse et compare avec prudence et intelligence. Il n'invite jamais sa sensibilité dans ses propos : et lorsqu'une cérémonie indigène lui est interdite, il trouve un pertuis dans la cahute et avec un érotisme exotique que reprendra, avec le succès que l'on sait, Lévi-Strauss, assiste à une scène que des yeux blancs n'avaient jamais contemplé.

   Si je citais Montesquieu, je dirais volontiers que je fus surpris de lire cela "comme un roman". Je ne suis pourtant pas grand amateur de ces récits de voyage du temps, même si je les ai beaucoup éprouvés pour les bienfaits de mes études : Bougainville me laisse froid, Marco Polo ne me plaît guère, les autres ne me sont pas plus convaincants. Mais Léry écrit avec une certaine ambition, un certain style et, comme je le disais, une grande honnêteté. Quand bien même ne considérerais-je point cela comme une qualité pour un auteur (ce serait même plutôt le contraire), force m'est d'avouer que cela fonctionne ici particulièrement bien.

   Je ne sais, en revanche, si je recommanderais le parcours de l'ouvrage à un non-initié. Sa langue est particulière bien que fleurie ; son propos intéressant mais complexe pour qui ne connaît la culture du temps ; ses longues descriptions risquent d'en ennuyer plus d'un. Il pourra cependant plaire à ceux qui s'intéressent aux causes secrètes des choses, ou aux curieux qui se plaisent à tout connaître pour leur seul plaisir.

 

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