Samurai Jack (2001 - 2004, 2017, Genndy Tartakovsky)

Publié le par GouxMathieu

   Je me défends généralement d'être un arriviste ; je parle des choses comme elles me viennent, sans arrière-pensées. Pourtant, c'est bien l'actualité qui m'amène à parler ici de cette série animée ; c'est elle encore qui m'a invité à méthodiquement retrouver les anciens épisodes, à les dévorer, et à en comprendre davantage l'attrait. Soyons arriviste alors, et parlons de Samurai Jack.

 

   Les gens de ma génération ont sans doute une grande amitié pour Genndy Tartakovsky et le style si particulier qu'il insuffle à ses créations. Ses dessins tout en lignes et en courbes discrètes se démarquaient notablement sur les écrans de télévision de la deuxième moitié des années 1990, et imprimaient comme une nouvelle direction à l'animation étatsunienne. Après les Tiny Toons, les Freakazoid! et les Batman, des séries comme Dexter's Laboratory ou The Powerpuff Girls étonnèrent et les critiques, et les spectateurs. Il y avait là comme la résurgence de quelque chose qui s'était perdu en chemin, une profondeur cachée sous une apparente simplicité, une seconde lecture sous le contraste sans nuançage de l'animation, sous ces décors renvoyant aux délires du Docteur Caligari ou de Lewis Carroll.

   Je découvris ces productions relativement jeune, elles m'intriguaient alors mais je ne suis pas sûr d'avoir alors compris tout leur intérêt. Contrairement aux séries animées que je connaissais alors, les épisodes ne cherchaient pas spécialement à développer une ronde histoire. Il y avait bien un début et une fin ; un obstacle à surmonter, un ennemi à affronter, un problème à résoudre ; mais les auteurs ne semblaient pas chercher à m'inculquer, ou à inculquer à ma jeune personne plutôt, une leçon de vie ou un conseil moralisateur. Tout semblait comme une parenthèse et, notamment, tout reprenait à la fin son cours habituel. Sans doute est-ce pour cela que chaque épisode rappelait, plus ou moins rapidement, son principe initial dans son générique. C'était là comme un album de photos de famille, les événements se déroulant mais se figeant également dans une temporalité incertaine et inconséquente. C'était un tableau presque surréaliste et même si je m'orientais déjà vers de longues épopées, à l'instar de ce que l'on me proposait ailleurs, certaines images durement s'imprégnaient en moi.

   De tous ces projets, Samurai Jack fut celui qui m'intriguait le plus. Son style, d'ores et déjà, semblait plus affirmé, sans concession aucune et son intrigue, cette fois-ci, semblait bien mieux structurée ou, du moins, se donnait les atours d'un objectif atteignable même si ce n'était qu'écran de fumée. L'introduction, à présent dans toutes les mémoires, donnait l'essentiel. Dans un lointain pays se revendiquant du Japon médiéval, Aku le démon turriculé déchaîna sa colère sur le peuple qui jadis l'emprisonna sous la terre. Le Roi est capturé tandis que la Reine conduit son premier-né en sûreté. Il passera les prochaines années de sa vie à s'entraîner et à devenir digne d'une épée magique, seule capable de blesser le diable. Au retour, le samurai qu'il était devenu frappait et, tandis qu'il était sur le point de délivrer son royaume du cauchemar qu'il vivait, Aku le trompa : il ouvrit un portail l'emportant des centaines d'années dans le futur, où le mal est partout et le bien à dissimuler. Le samurai, qui prit alors le nom de "Jack" par accident, n'aura de cesse de trouver un moyen de repartir vers le passé où l'ombre d'Aku, plus faible, est plus vulnérable que jamais.

   Les épisodes de Samurai Jack, à l'exception de l'un ou l'autre plus tranquille peut-être, suivent pour ainsi dire toujours la même structure. Aku envoie sur les traces de Jack un chasseur de primes ou une créature pour l'éliminer ; Jack survit, tue son adversaire ; il reprend ensuite sa route, et les choses recommencent plus loin. Parfois, il est à deux doigts de trouver le moyen de revenir dans le temps, un magicien ou un portail est à portée mais, finalement, un impromptu l'éloignera de son but ; parfois, il se rappellera de sa belle jeunesse, de son entraînement isolé, parfois prendra-t-il un bain, mais rien de plus. Samurai Jack ne cherche pas tant à raconter qu'à montrer, et il le fait de la plus belle des façons.

   Il est des séries animées qui s'inspirent notablement du cinéma, et qui le font fort bien : le montage est efficace, le doublage tout en cohérence, les couleurs vibrent aux émotions des personnages. Plus rares sont celles qui inventent leur propre langage cinématographique, en exploitant les ficelles de leur art ; Jack va plus loin encore, en ajoutant à ses inventions animées d'autres fulgurances qui picturales, qui musicales, qui littéraires presque. Il y a dans ces pastilles plus d'ingéniosités graphiques que dans certains films dits expérimentaux. Les paliers d'intelligence se conjuguent au point qu'un spectateur sagace se doit de les distinguer pour les analyser. Parfois, ainsi, le format de l'écran change pour en augmenter la densité sensible ; les couleurs s'effacent toutes pour ne garder que du blanc et du noir, et leur violente rencontre ; souvent aucun mot n'est prononcé, ou un seul, et le reste de l'épisode se fait silence.

   Par son sujet et son protagoniste, l'on s'attend bien entendu à ce que les auteurs s'inspirent de ces films de ronins, d'Akira Kurosawa, des légendes et mythologies du pays du soleil levant et du folklore qui lui est associé. On aura bien droit à la légende de Momotaro ; à des moines shintoïstes et à des sushis ; à ces moments de calme pastoral, surtout, qui précèdent une violence absolue. On notera par ailleurs que la série, dédiée à des adolescents, ne fait jamais, ou rarement, s'affronter des êtres vivants : les bêtes, bien que décapitées ou déchiquetées en plusieurs morceaux, ne sont jamais que des robots, des drones fabriqués par Aku pour grossir les rangs de ses armées. On appréciera cependant comme l'hypocrisie du processus : enlever le sang, c'est certes s'assurer de la bénédiction des familles, mais c'est donner libre cours aux exactions jubilatoires de ces duels d'adolescents dont je rêvais après le parcours de tel ou tel film d'action.

   Je lisais ailleurs que le parcours de Samurai Jack ne se faisait ni pour l'histoire, ni pour le développement des personnages. Il y a du vrai, par là : contrairement à, mettons, Le Dernier Maître de l'air dont je vantais ici les mérites, les épisodes et la série entière peuvent s'aborder dans l'ordre désiré. Il y a bien quelques références, par ci, par là, un personnage secondaire qui revient, un événement qui prend un sens nouveau ; mais, bon an, mal an, tout est hors de la voie judicieuse. On s'arrêtera alors devant une estampe, une vague plus belle et plus furieuse que les autres et on s'amusera des chorégraphies ingénieuses mises en scène. Il n'y a aucun compromis ici, aucune reprise de geste antérieur : les combats sont uniques, on se bat au sabre, au bâton, à mains nues ; l'environnement est désert ou nous aide à nous dissimuler ; et quand bien même l'issue serait-elle toujours favorable au héros, nous ne manquons jamais de frémir pour son bien-être.

   Je parlais à l'instant du Dernier Maître de l'air ; la comparaison me paraît à propos, et Samurai Jack serait sur bien des points le contrepoint du premier. Là, les personnages évoluent, apprennent de nouvelles techniques, c'est un chemin initiatique ; ici, et si ce n'est cet épisode inaugural où le samurai apprend à combattre et grandit ce faisant, Jack est déjà constitué et n'évoluera quasiment plus. Là, chaque épisode nous en apprenait plus sur l'univers, le chemin des héros était clairement défini ; ici, rien n'est su ou presque d'Aku et de ses sbires, à l'exception de deux épisodes historiques qui reviennent sur ses origines funestes, et le chemin de Jack est flou : il passe de la montagne à la plaine, des marécages à la ville futuriste. Là, les lignes séparant le bien du mal sont constamment redéfinies, les ennemis deviennent des alliés, les amis trahissent et se perdent ; ici, la justice est absolue et le mal toujours à vaincre. Là, enfin, l'animation était au service de l'histoire, l'inspiration orientale invitait à se revendiquer de l'anime ; ici, l'histoire s'efface devant l'animation, c'est une fable dont le cœur bat au rythme du bruit des sandales de bois, du métal du fourreau, du cri du guerrier qui donne tout ce qui lui reste dans ce dernier assaut.

   L'on donnera encore l'exemple de Makoto Iwamatsu, acteur et doubleur renommé, qui prêtait sa voix et au sage Iroh dans l'un, et au démon Aku dans l'autre. Ce dernier est tout en fureur, grotesque dans ses mimiques et dans ses maladresses, mais indubitablement malsain ; le premier est philosophe, tranquille, assuré de ses gestes et de ses paroles. Iroh traverse l'histoire et cherche à en tirer le meilleur ; Aku fabrique l'histoire et la modifie à son gré. Je trouve intéressant d'ailleurs que ce soit lui qui, constamment, nous relate sa victoire face au samurai et présente sa conquête comme un événement inéluctable. Nous sommes dans un monde noir où la bonté ne peut survivre : Jack est bien fou, comme Aku le dit lui-même, de le défier.

   La série, après quatre saisons magistrales dans lesquelles, peut-être, on évitera un ou deux épisodes moins touchés et moins inspirés, s'arrêta alors sans résolution. L'auteur était appelé ailleurs, et les idées ne lui venaient plus. Ce n'est que ce mois-ci, soit quelque treize années plus tard, que la série reprend et, nous dit-on, se conclut en dix épisodes qui s'annoncent bien plus portés sur la narration et sur la révélation. On s'y attendait, dira-t-on ; on ne peut contempler les choses éternellement sans vouloir finalement écrire le dernier chapitre, sans dire que ce coup de pinceau est le dernier terminant la fresque. Les premières images annoncent une reprise qui ne renie pas ses origines, certes : mais il nous faudra encore attendre pour s'assurer que la balance n'est point compromise, que le guerrier, qui levait la main et la reposait le temps que la goutte d'eau tombe de la feuille, n'est pas devenu un esprit de colère et de fureur. Nous verrons.

   Mais que la cinquième et dernière saison soit réussie ou qu'elle ne le soit point ; qu'elle reste fidèle à son esprit ou qu'elle le torde, peu importe. La cinquantaine de peintures que l'on verra là, et que l'on parcourra encore avec enthousiasme, font à présent partie du panthéon des arts animés. Son influence est sûre, sa renommée incontestable. Je découvre de nouvelles choses à chaque parcours, ma connaissance nouvelle du cinéma me fait apprécier toujours davantage ses grandes idées. Il me semble voir là non pas une histoire, mais une légende ; et comme toutes les légendes, sa valeur tient moins en sa résolution qu'aux hauts faits intemporels que l'on raconte aux curieux avides, ou que l'on griffonne dans la marge de son cahier.  

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