Pokémon version bleue (1996, Game Freak)

Publié le par GouxMathieu

   Je ne serai guère original : étant né dans la seconde moitié des années 1980, étant attiré par la culture populaire et le jeu vidéo, je ne pouvais qu'être qu'un Pokémaniac. Peu sont ceux de ma génération à ne pas l'avoir été, même fugacement ; mais contrairement à d'autres peut-être, je le suis encore.

 

   Il est des choses, comme ça, qui restent toujours dans une existence, qui reviennent de loin en loin, parfois de façon prononcée, parfois plus légèrement, mais immuables et éternelles. C'est une chanson que l'on joue chaque année, en souvenir d'une phrase ; c'est un film que l'on revoit à l'occasion d'un anniversaire ; un recueil dont on relit les meilleures pièces, en pleurant l'une et en embrassant l'autre. C'est aussi, pour moi, les générations successives de Pokémon qui, à intervalles réguliers, me renvoient à cette insouciante adolescente et à cet instant où ma mère m'offrit un jeu Game Boy, sans savoir l'épatant univers qu'il m'ouvrait alors.

   Pour mes jeunes yeux, peu habitués aux jeux de rôle, si ce n'est l'un ou l'autre qui ne disait pas son nom, il y avait là que de la nouveauté ; le briscard que je suis devenu, moitié par curiosité, moitié par nécessité, n'y voit plus qu'un jalon, marquant certes par sa postérité, mais d'une tradition vidéoludique bien vieille alors et d'une tranquille renommée. Rien n'est vraiment saillant dans Pokémon, au regard de ce que le Japon, notamment, a pu connaître qui par Dragon Quest, qui par Final Fantasy voire Shin Megami Tensei, qui par les gashapons ; mais tout ce qu'il fait, il le fait bien et, pour les Américains et les Européens, il le fait sans doute le premier.

   La fascination que je pus avoir pour Pokémon, pour ses créatures, son gameplay, ses secrets et ses imprécisions, ses astuces, ne m'était alors pas exclusive. Je l'avais pour Donkey Kong Country 2, dont je dessinais les ennemis sur les murs de ma chambre, pour lequel je savais le nom du niveau où apparaissait pour la première fois tel bonus ou tel objet ; je l'avais pour Zelda encore, je griffonnais des pages entières de Triforce ; je l'avais pour Mario, et pour Samus, et pour une infinité d'autres. Ce n'est donc pas en essence, ou in esse pour parler en guillaumien, que Pokémon brillait à mes yeux ; c'était plutôt virtuellement, in posse, par l'infinie variation que l'on me faisait miroiter.

   Je finissais tel jeu : il me suffisait de passer ici, par là et par là encore, et voilà ; un tel autre, à gauche d'abord, à droite ensuite, se placer dans un coin pour éviter la flamme, et voici ; et ainsi de suite. Des heures de répétition me l'apprenaient : si, au commencement, le jeu vidéo peut bien faire croire qu'il n'est qu'aléatoire, on s'aperçoit progressivement que les dés sont pipés et que les mêmes actions entraînent sempiternellement les mêmes conséquences. Cette assurance me rassurait, si je me risque au polyptote ; mais je voyais déjà les limites du principe, et la nécessité de constamment renouveler mes expériences par d'autres titres, toujours plus neufs, toujours plus récents, toujours plus différemment les mêmes.

   Pokémon, par ses 150 créatures, par son douloureux choix initial, par la décision première entre la version Rouge et la version Bleue, décision qui vient tout influencer avant même que ne démarre la console, faisait miroiter un big bang créatif aux conséquences difficilement mesurables. Illusion encore, évidemment ; mais le tour était bien ficelé. On s'imaginait facilement stratégiste, on faisait le jeu une première fois, sans rien en connaître, et on y revenait, allongeant ses pas, faisant de meilleurs choix, prédisant ce qui aurait dû rester secret. L'ordinateur bientôt ne suffisait plus : on s'orientait vers des compagnons vibrant aux sons du même rêve et des mêmes musiques, et on gagnait tranquillement, on perdrait rageusement, on se surprenait à comprendre et à aller au-delà des pixels crus, des trémolos étranges, des quelques bugs qui rendaient ce mouvement inutile et cet autre incontestable.

   Je ne serai pas de ceux qui diront que Pokémon a toujours été bon, et qu'il ne devint que meilleur ; comme toutes les séries fleuves, il connut des pentes ascendantes et des pentes descendantes. Ce premier épisode, finalement et en y repensant, n'a rien d'un chef d'œuvre : sa suite directe, la "version Jaune", sans même parler de la seconde génération, saura intelligemment corriger les défauts patents de cette inauguration. Je pense que même jadis, je savais au fond de moi qu'il y avait là des dartres que je n'aurais jamais dû souffrir. Étrangement pourtant, je faisais, nous en faisions tous, abstraction. C'est sans doute cela que l'on appelait, et que l'on appelle encore, "le monde infini des Pokémon".

 

   - Pour un dossier complet sur la série, de ma plume, voir cette page de Grospixels.   

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