Regain (1930, Jean Giono)

Publié le par GouxMathieu

   Je me souviens d'une plaisanterie, qui a un fond de vérité néanmoins : le pragmatique disait qu'en matière de littérature, l'on ne parlait jamais que de la mort, que de l'amour et que de la nature. Avec cela, l'on pouvait tout écrire et tout décrire ; et pour avoir étudié les grands auteurs et pour les étudier encore, depuis plus de dix ans, cela est loin d'être faux.

 

 

   D'aucuns verront là de l'insulte, j'y vois une rassurante tranquillité. L'art parle de l'humain, comme tout ce que l'humain fait ; et la littérature ne fait pas exception. Nous naissons en état de nature, convaincu de lui appartenir ; nous grandissons en aimant nos parents, puis nos semblables, puis nos possessions, puis nos semblables, puis nos enfants, enfin notre solitude, sans avoir peur de la répétition ; nous mourons alors, un peu d'abord, beaucoup ensuite. Notre existence n'est certes pas une suite de points, mais la ligne brisée de notre vie est moins signifiante qu'on ne le croirait, et plus importante qu'on ne l'entend.

   Il en va alors de Regain de ces trois thèmes, et de leur mélange, et de leur complétion, et de leur force, et de leur faiblesse. Les aristarques diront qu'il s'agit d'un roman d'intermission, dans une trilogie cohérente et cohésive : sans doute. Mais il est bon également de se détacher du sens et des parcours, et de considérer Lazare pour ce qu'il est : une nouvelle chance, qui ne se réduit parfaitement à la vie passée.

   C'est tant mieux : car Panturle aurait été sévèrement jugé s'il n'était que le dernier de ce village contadin. Il sera alors plutôt le premier, grâce à la force de son bras, à l'amour apaisé de cette femme apparue un soir de pluie et d'orage, au courage sans cesse renouvelé de l'apostume tellurique encore travaillé, encore retourné, encore semé. Il y a chez Giono, et je l'avais déjà aperçu qui dans L'Homme qui plantait des arbres, qui dans Colline, un amour paradoxal du silence. Paradoxal, car il suffit de s'enfiler dans les champs pour tout entendre et tout connaître : l'eau gémit, le saule plie, la perdrix froisse les feuilles. Gaïa est perpétuellement enceinte, son ventre abrite mille fois mille scarabées bourdonnants et seuls les citoyens des villes ne peuvent rien entendre.

   Mais l'homme se tait, et la femme se tait ; et les mots prononcés sont rares et précieux, cachent et ne dévoilent rien. J'ai depuis déjà cette conviction que le tranquille est innocent, et que la clameur est suspecte ; si le grain ne meurt et rentre en terre, son arbre sera plus grand et plus fort que le scion ingénieusement placé à la croisée du vent, du soufre et de l'eau.

   L'écriture de l'auteur, me semble-t-il, de faire cela ; à l'ample et belle période, trémoussée comme le long corps de ces lions d'Afrique ou d'Asie, l'on préfère la brève anhélation et le resserrement accouvillonné du chat domestique. Ce qui se passe, se passe entre le point et la majuscule, dans ce qui est compris sans être dit. C'est une grande force que celle-ci, que de montrer l'origami et de laisser l'œil expliquer, dupliquer, déplier sans aide aucun. Les anciens sans doute aucun, qui symbolisaient tout et qui voulaient tout rendre évident, tout argumenter et tout défendre, auraient crié à la paresse ; les modernes évidemment, et le Nouveau Roman s'en souviendra avec plus ou moins de bonheur, l'aimeront que mieux.

   J'y pensais récemment, encore : comme cet enfant agité qui ne veut ni viande, ni poisson, et qui ne peut écouter son professeur, nous avons dû apprendre récemment l'aporie. Devant les horreurs du siècle dernier, et les obscurcissements de notre propre orgueil, nous avons dû faire silence pour ne pas ajouter l'insulte à la blessure, comme disent les saxons. Ces derniers temps cependant, il me semble que nous revenons à nos anciennes façons et que nous brassons, agitons, crions, détestons bruyamment. Le silence de Giono m'a alors fait du bien ; quelques pages durant, je me suis cru plus sage que je ne le suis vraiment avant de revenir, hélas, à mes habituelles bêtises.

 

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