Igorrr (2004 - en cours)

Publié le par GouxMathieu

   Les mises à jour s'espacent ces dernières semaines, été oblige et congés venant ; je laisse alors la main, avant la traditionnelle vacance de ce blog, à une amie désireuse de partager ici une découverte musicale. Bon mois d'août à chacun, et à la rentrée sans doute.

 

 

 

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   Juillet se meurt, les vacances s’étirent sur le bitume qui fond, le soleil dévore les chairs, le monde chuchote au ralenti, et l’auteur de ce blog prend quelque congé sans doute mérité. Me voilà donc, rédactrice putative et mélomane hésitante, afin de célébrer la Musique, qui attendait son tour depuis quelques semaines déjà.

   Encore imprégnée de mon séjour métalistique (une expérience aux frontières de la métaphysique, du métal et de l’holistique) à Clisson, où tant de groupes mériteraient leur place ici, il m’aura fallu quelques errances pour que s’impose finalement celui qui m’aura à la fois interloquée, séduite, transportée et scotchée : Igorrr.

Igorr, à Clisson, crédit photo © Svarta Photography
 

   Igorrr, c’est le projet de Gautier Serre, enfant des années 80, de cette génération « WhY » dont je fais partie et qu’on aime à décrire comme éternellement insatisfaite, insolemment créative, puérilement insubordonnée. J’ignore si ce fourre-tout stéréotypé réunit réellement mes conscrits générationnels, mais il s’applique parfaitement au fondateur du groupe, dont l’exigeante jeunesse fouillait déjà – en vain – parmi les tubes des années 90 afin de dénicher la musique unique dont il rêvait.

   Il lui sembla vite plus simple de la créer lui-même, n’ayant de cesse de chercher, de décliner, d’utiliser, de mélanger ses genres musicaux favoris et pour le moins éclectiques : musique baroque et lyrique de Scarlatti et Rameau, métal noir et puissant de Cannibal Corpse, hip-hop teinté de heavy à la Meshuggah, électro-core d’Aphex Twin et accords balkanique de Taraf de Haidouks… Et Igorrr naquit, dans l’enchevêtrement plus que réussi de mélodies féroces et d’harmonies distordues.

Gautier Serre (et sa poule de studio)
 

   C’est donc ça qui me plaît chez Igorrr : cette fusion détonante, inattendue, improbable de musique classique, rock/métal, et électro, genres musicaux que j’aime par dessus tout. Cet enchevêtrement fonctionne à merveille, à m’en émouvoir, à m’en ressasser des pistes pendant des heures. Chaque instant de chaque piste est une surprise, que je trouve toujours réussie : c’est un instant de grâce baroque suivie de riffs discordants, c’est le désespoir du clavecin qu’enchaîne la violence de la double pédale, c’est un cri déchirant s’achevant avec l’insouciance de la guitare rock. La virtuosité des artistes est à louer, et l’équilibre de chacun des éléments musicaux du morceau participe à cette harmonie désordonnée si particulière, qui accroche à qui sait l’entendre d’abord, et attire irrémédiablement à qui sait l’écouter.

   Igorrr commence à produire ses propres opus dès 2004, avec quelques démos et EPs expérimentaux. Mais c’est en 2012, le 21 Décembre exactement (big up Paco Rabanne !) que le groupe sort l’album qui fera son succès : Hallellujah. S’y croise un joyeux bazar d’artistes plus talentueux les uns que les autres, du guitariste de Mayhem à la fascinante Laure Le Prunenec, l’âme lyrique et déchaînée de l’album. C’est son premier titre, au nom faussement évocateur « Tout petit moineau », qui m’a d’emblée séduite. Ce morceau rendrait l’anodin, le quotidien et le trivial beau, épique, doux et grandiloquent à la fois.

 


   Et Igorrr se fait dès lors connaître d’un public plus large, plus international, qui applaudit aussi son album précédent, le très réussi Nostril. Pour parachever son image d’inclassable, Igorrr fait illustrer ses albums par Mioshe, artiste largement inspiré par Bosch et Bruegel, dont les dessins de pochettes rappellent la touche baroque propre au groupe mais soulignent aussi un côté torturé, malsain, dérangeant, à la limite de l’humour noir.

Détail du Jardin des Délices par Jérôme Bosch et Igorrr, par Mioshe


   Chaque album est un OVNI, mais toujours catégorisé dans la scène métal, le groupe conservant sa patte unique même si le style évolue, change, tout comme ses inspirations. Les interjections et moments parlés présents dans les albums nous détachent d’un contexte qui se prendrait trop au sérieux, nous ramenant avec dérision à notre statut de témoin auditeur d’essais, de trouvailles, d’improvisations musicales mille fois recommencées, travaillées, avalées, dans un tourbillon intemporel.

   La dernière sortie en date (juin 2017), c’est Savage Sinusoid : il présente des titres qui donneraient envie de restructurer Top chef à grand coup de mix d’électro-rock et de métal lyrique. Mais il est surtout marqué par l’influence surréaliste de l’entraînante musique traditionnelle des Balkans. Igorrr affirme sa technique, qu’on pourrait déjà qualifier de trop installée, de trop polie, mais qui révolutionne pourtant toujours les codes d’un genre qu’il réinvente sans s’essouffler, et qui reste, pour le moment tout du moins, unique. Sur ce, Août nouvellement né geint son lot de touristes hagards, l’orage menace le ciel lourd de chaleur, les villes s’endorment sur des myriades d’insectes, et j’achève ici mon intérim narratif, casque sur les oreilles, pour aller préparer, telle une Walkyrie révolutionnaire vers une rave dans sa roulotte, une tonne de houmous et d’éternels spaghettis.

 

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