La société du spectacle (1967, Guy Debord)

Publié le par GouxMathieu

http://circeo59.files.wordpress.com/2009/08/guy-debord.jpg  J'ai dans l'intime conviction qu'il est toujours possible de réduire, et pour ainsi dire de résoudre, l'énigme que serait la Littérature à une seule et unique conception, décrite avec génie par ailleurs dans 1984 : "Les meilleurs livres sont ceux qui vous apprennent ce que vous savez déjà" (The best books... are those that tell you what you know already). Et je ne peux m'empêcher, en relisant pour la deuxième ou troisième fois La société du Spectacle, qu'Orwell avait décidément raison.

 

  Il est difficile de résumer à proprement parler cet essai politique, qui se rapproche en réalité davantage du tract ou, du moins, d'un tractatus pour faire écho à l'œuvre bien connu d'un Wittgenstein, qu'à une démonstration philosophique particulière ; c'est-à-dire que non seulement l'auteur ne cherche pas à expliquer ou à démontrer, mais il assène et affirme, et parfois dans un style relativement dense dans lequel on peut aisément se perdre ; cependant, parce qu'il ne fait que mettre des mots sur des choses que l'on sait ou que l'on pressent, on ne se sent jamais réellement perdu et on se laisse bercer sous les airs de cet orateur formidable que l'on imagine bien professeur acariâtre et barbe grissonante dans un amphithéâtre vomissant de potaches.

  Pour parler sobrement, La société du spectacle peut être ramené à une critique acerbe du système capitaliste, notamment en reprenant à son compte la notion de "fétichisme de la marchandise" élaborée par Marx dans Le Capital mais en l'élargissant à la société de consommation dans sa totalité et, surtout, en considérant que tout ce qui se joue dans notre monde moderne n'est qu'un vaste "spectacle", soit une représentation fictionnelle nous éloignant de la réalité. Au travers de plusieurs chapitres où l'auteur élabore sa théorie et l'étend à l'URSS, à notre conception de l'histoire et du temps ou, encore, à la construction du territoire, l'on finit par comprendre et, malheureusement, à trouver des exemples contemporains.

  Bien qu'écrit avant les événements, ce livre garde un clairvoyance improbable sur ce qui se trame de nos jours : et, en creux, c'est le spectacle de la télé-réalité ou des effets de mode, de ce qui se passe dans le monde de l'informatique ou des médias qui se retrouve analysé, décortiqué, mis à nu. Le tournis s'empare brutalement de nous. Allant à l'encontre des thèses optimistes de Marx et les théories sur la "fin de l'histoire", Debord, au contraire, nous présente un monde de spectacle qui ne peut plus être renversé par la lutte des idéologies, mais bien par sa théorie et, surtout, par ses actions. Sans réellement être un appel à la révolution ou à la lutte armée, Debord constate la façon dont la société de spectacle et le consumérisme - pour parler rapidement - parvient à récupérer toute tentative de se rebeller contre elle : orchestration de fausses révolutions, chantres de l'irrévérence devenant vedettes, anarchistes devenant êtres respectables... Sa puissance semble sans limite mais, et c'est là que l'espoir survient malgré tout, n'a d'autres fins qu'elle-même : la société de spectacle est en elle-même un spectacle conscient d'elle-même, et plus personne n'est dupe de ce jeu.

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  Brutalement, les bourgeois s'aperçoivent qu'ils ont autant besoin du peuple que le peuple a besoin d'eux.

  Ce renversement, du reste, n'épargne pas même l'écriture de Debord qui se livre ici à sa propre auto-critique et comprend les limites de sa pensée et de ses méthodes : et autant arrive-t-il à voir les limites de Marx ou d'Hegel, autant est-il cruellement conscient des siennes. 

  Mais je n'ai pas pu, également, m'empêcher de penser que l'objet même du livre se renverse sur lui-même : et il me semble, comme je l'ai annoncé plus haut, que seuls ceux qui portent déjà en eux les germes de ces réflexions pourront le comprendre et l'apprécier. En cela, il les aidera à nommer les événements, et à poursuivre leurs réflexions plus en amont ; mais celui, ou celle, qui jamais ne se sera posé ces questions et qui, depuis toujours, a fait partie de cette "société du spectacle" en tant qu'acteur et spectateur, uni bien qu'isolé et isolé bien qu'uni, n'ira jamais vers cette lecture ou, s'il se surprend à lire, repoussera l'ouvrage, considérant que ce ne sont là que des divagations stupides.

  L'éducation, il me semble que c'est dévéloppé dans cet ouvrage, est pourtant le salut que tout un chacun peut espérer. Aussi, et peut-être, pour préparer cette lecture riche mais épuisante, ne vous recommanderais-je que de visionner ce petit film que je mets en bas d'article : et s'il vous a intrigué, revenez vers Guy Debord.

  Je ne sais si tout ceci vous rendra meilleur, mais cela aura sans doute contribué à vous rendre plus sceptique : et de là, rien ne vous sera plus jamais obscur.  

 

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Colloque Guy Debord 03/05/2012 12:06

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