Le Nom de la Rose (1980, Umberto Eco)

Publié le par GouxMathieu

http://liredeslivres.l.i.pic.centerblog.net/o/b3d46ab4.jpg   J'aime énormément Umberto Eco. Bien que n'ayant pas lu tout ce que ce prolixe auteur et chercheur a pu écrire, j'ai su apprécier certains de ces livres, nommément Le Pendule de Foucault ou encore L'île du jour d'avant. C'est cependant de sa première incursion dans le monde romanesque dont je vais ici parler, œuvre que beaucoup connaisse par l'intermédiaire du film de Jean-Jacques Arnaud qui en a été tiré.

 

 

 

   De là, je pense que l'histoire de "polar médiéval" est relativement connu de tous. Afin de résoudre une série de meurtres mystérieux qui prirent place dans une abbaye bénédictine de Provence, un ancien inquisiteur, Guillaume de Baskerville et son apprenti, qui sera également narrateur de l'histoire, Adso, enquêtent et finissent par mettre à jour un odieux complot.

   Si ce roman étonne, c'est surtout par son érudition. Érudition historique, datée ; érudition linguistique, car tous les objets et tous les instants de la vie de ces moines sont décrits avec minutie et exactitude ; érudition littéraire enfin, tant l'ouvrage se surprend à citer tant en amont les grands noms de la Littérature médiévale, par trop souvent ignorée par toute une frange des amateurs et ce à tort, qu'en aval : la référence, à peine voilée à Sherlock Holmes et son assistant Watson est délicieuse, et l'on prend plaisir à suivre cette enquête riche en rebondissements, en mots tus, en débats théologiques et en réflexions métaphysiques et scientifiques.

   Si ce roman m'étonne, c'est sa façon qu'il a de prêcher à la fois une idée très médiévale, et très moderne, du savoir et de la connaissance humaine, qu'il parvient à les ménager toutes deux et à les dépasser : plus qu'un roman policier, plus qu'une fresque historique, plus qu'un jeu dédié à quelques élites paresseuses, "happy few" se régalant par avance des nombreux clins d'œil et références que le livre décèle, j'ai parfaitement lu ce livre comme une brillante réflexion sur l'état du savoir et sur sa place au sein de la société, au sein de toutes les sociétés.

   Il faut ici se rappeler que le Moyen-Âge est l'époque de la thésaurisation, des encyclopédies et des ouvrages-sommes. C'est une époque étonnante, que l'on à peine à imaginer aujourd'hui, où un Homme pouvait prétendre et sans mentir absolument "tout connaître sur tout", le "de omni re scibili" était parfaitement accessible. L'on pouvait avoir lu tous les ouvrages, littéraires, scientifiques, les traités musicaux, les fables et les romans, les recueils d'équation et les précis de botanique, sans parler des arts d'aimer, les mystères et les vies des saints ; et de même que Poincaré fut le dernier scientifique à pouvoir prétendre tout connaître des mathématiques de son temps, chose à présent impossible, bien des chercheurs vous le diront, il était possible en ces temps-là de tout connaître sur tout. 

   L'abbaye du roman est une configuration spécifique de cette idée, par l'intermédiaire notamment de la bibliothèque qu'elle abrite, antre de cauchemar qui rappellera certaines préoccupations borgésiennes.

   Cette antre de connaissance totale, cependant, sera mise à mal de deux façons.

   Tout d'abord, par l'incendie qui finira par la détruire à la fin de l'ouvrage, effaçant, tout comme ce qui arriva à Alexandrie, un savoir millénaire.

   Ensuite, car elle a abrité, avant sa disparition, la fameuse suite de la Poétique d'Aristote, devant traiter de la Comédie après s'être attardé sur la Tragédie.

   Il convient de lire ces deux caractéristiques de cette bibliothèque avec beaucoup d'attention. Le premier pan semble indiquer qu'un savoir fermé, cloîtré et dédié uniquement à une frange de lecteurs spécifiques - les moines dans le roman - est destiné à se déliter, car en allant à l'encontre de la notion de savoir, vu comme quelque chose perpétuellement en mouvance, de perpétuellement changeant. Le deuxième pan, quant à lui, indique qu'aussi parfaite une bibliothèque puisse-t-elle être, elle ne saurait posséder tout le savoir humain à un moment-clé.

   L'histoire de l'humanité est remplie d'œuvres interdites, inédites, disparues, dont on n'a des traces que par indices et par on-dit, l'on peut en avoir une preuve intéressante en considérant un instant le domaine de la musique : l'on ne connaîtra sans doute jamais quel a été l'air le plus populaire de tous, puisque la méthode d'écriture de la musique, sans même parler de ses méthodes d'enregistrement, est des plus récente.

   Ce sont, en bref, les questions de la conservation et du but du savoir qui sont ici présentées. Car si l'on s'imagine vouloir compiler toute une connaissance, elle risque de disparaître car obsolète, et ne sera jamais aussi complète que voulue.
   Quelle est alors la solution ? Rien n'est éternel en ce monde, et la question de la conservation des ressources se posent plus que jamais à l'heure d'Internet : comment s'assurer que le moindre des mots, des vidéos, des sons qui sont produits à l'heure actuelle, ce blog y compris, survivra au prochain "incendie" de notre bibliothèque commune ?

   La seule réponse à cela, c'est de continuer à lire, à écrire, à compiler, à s'étonner. Ce qui peut tuer la "mort du savoir", c'est encore plus de savoir. Et plus il y aura de personnes qui le possèderont, plus longue sera son espérance de vie.

   Liberté ! crient les citoyens.

   Connaissance ! répondent les Hommes de bon sens.

   Jamais Socrate ne nous a paru aussi proche de nous, lui qui affirmait tout savoir car il ne savait rien. Heureux soit-il : ne sachant rien, il a encore tout à apprendre.

 

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