Les aventures de Simon et Gunther... (1977, Daniel Balavoine)

Publié le par GouxMathieu

  Si l'on connaît volontiers Daniel Balavoine pour quelques chansons fortes comme Le Chanteur, Frappe avec la tête ou S.O.S. d'un terrien en détresse, on passe rapidement sous silence ses deux premiers albums, De vous à elle en passant par moi et celui de ce billet, Les aventures de Simon et Gunther. Il faut dire qu'avant le "tube" que fut Le Chanteur, Daniel Balavoine était relativement méconnu si ce n'est des habitués du métier, Michel Berger en premier lieu. C'est pourtant de ce "concept-album" dont je voudrais ici parler, car il reste l'un des plus beaux représentants du travail de cet artiste, souvent classé à tort dans la catégorie "chanteur pour midinettes".

 

  Les aventures de Simon et Gunther... s'écoute et s'apprécie comme une histoire complète. Simon et Gunther sont deux frères, le premier est né en 1933 et le second en 1941 à Berlin. Ils sont envoyés en pension dès leurs plus jeunes âges, séparés, et correspondent volontiers avec leur mère qui leur apprend, en 1942, que leur père a été arrêté et fusillé pour désertion. Lorsqu'ils se donnent rendez-vous après avoir fini leurs études, nous sommes le 13 août 1961, jour où fut érigé le fameux Mur de Berlin. Définitivement séparé de son frère, Simon n'aura de cesse de s'échapper de Berlin-Est pour le rejoindre. Malheureusement, si Axel et Lili, des amis communs, parviennent à se retrouver, Simon ne donnera plus de nouvelles après sa tentative d'évasion.

  L'album est très hétéroclite, malgré sa très forte construction narrative. Porté, globalement, par une musique rock "à la française" des plus agréables, on y trouve également des pistes entièrement instrumentales, des récitals, des thèmes plus "pop", le tout accompagné de paroles à la fois légères et graves quand on parvient à les décrypter : J'entends cogner ton cœur, par exemple, porté par une batterie très présente et construit semblablement à une chanson d'amour est un plan d'évasion minutieux mais dangereux où l'espoir se conjugue à la peur ; Mon pauvre Gunther se joue et s'apprécie comme une valse, mais il s'agit bien de la lettre désespérée d'un frère à son parent ; Lady Marlène, sans doute la plus connue de cet album, relate l'échec de la traversée du mur.

  C'est donc ici un album à double détente, mi-acide, mi-amer, à l'image même de la carrière de ce brillant chanteur qui aimait à marier les contraires : et il suffira de se rappeler les dernières strophes de sa chanson emblématique, Le Chanteur, pour s'en convaincre :

 

Alors je serai vieux,

Et je pourrai crever.

Je me chercherai un Dieu

Pour tout me pardonner.

 

J'veux mourir malheureux

Pour ne rien regretter. 

 

  Alors, évidemment, contrairement à d'autres albums d'autres groupes, Les aventures de Simon et Gunther... trahit bien souvent son âge, et contrairement à un Gainsbourg par exemple peine, parfois, à survivre aux flots des années. Ses sonorités et ses accords font qu'on se croirait davantage sur Nostalgie qu'ailleurs, et le phrasé est parfois un peu jauni comme du papier que l'on aurait laissé bien trop longtemps au soleil. Bien entendu, il y a d'autres œuvres, et d'autres albums, qui parlent de l'absurdité du Mur de Berlin, et Les aventures de Simon et Gunther... n'est sans doute pas le chef d'œuvre incontesté et inconstestable du genre ou même de sa génération. Bien entendu, il est loin d'être parfait, et certaines pistes, en particulier la dernière La musique est mon patois, manifeste en l'honneur du rock'n roll français jure un peu et fait presque "tâche" après l'excellence des neuf autres morceaux.

  Bien entendu.

  Mais pourtant, je ne parviens pas encore à me détacher de cet album. Malgré Élu par les bœufs, malgré Frappe avec ta tête, malgré Je ne suis pas un héros, Les aventures de Simon et Gunther dégage une énergie, une fougue juvénile, un engagement que l'on pourra, rapidement, qualifier de "primaire" mais qui, parce qu'elle a la naïveté de l'idéalisme et l'optimisme de la révolution paisible, imprime durablement sa marque dans nos oreilles et nos âmes.

  J'aime à considérer cet album comme une œuvre de jeunesse, dans tout ce qu'elle a de grand et dans tout ce qu'elle a de perfectible : le manque de travail s'efface devant le dynamisme du vers, l'accord rapide disparaît sous la caisse claire, le monde bipolaire s'étiole à cause du clair-obscur qui se dessine, fugace, sous un mot ou une phrase.

  Je pense qu'il mérite le coup d'oreille ; c'est l'occasion, dans tous les cas, de découvrir une partie du travail de Daniel Balavoine régulièrement oublié sous ses autres succès, et, peut-être, de changer d'avis sur lui.

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