Yotsuba&! (2003 - en cours, Kiyohiko Azuma)

Publié le par GouxMathieu

  Dans mon premier billet consacré à un manga, le bien-nommé  Dragon Ball, j'avais fait un véritable plaidoyer pour la naïveté que je croyais y deviner. Mais s'il est un manga qui érige ce principe à son paroxysme, le fait avec bonne humeur et l'assume jusqu'au bout des ongles, c'est bel et bien Yotsuba&!

 

 

  La figure de Yotsuba, la petite fille de cinq ans héroïne de ces aventures, a connu une célébrité relative car fermement associé au forum d'images 4chan dont les frasques défraient la chronique ci et là. Curieux mélange qui en appelle au grotesque et qui associe le mignon incarné et la perversité malsaine des inconnus de l'Internet... mais je parlerai peut-être de 4chan plus tard, aussi je ne fais que glisser cette remarque sans aller plus loin.

   L'histoire de Yotsuba est confondante de simplicité. Avec son père, elle aménage dans la banlieue d'une petite ville et s'acoquine avec les voisins, un couple vivant avec leurs trois filles. Ensemble, elles vont se balader, explorer les parcs ou les squares alentour, regarder la pluie tomber ou les chats visiter le quartier.

   Et c'est tout.

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  Il est vrai que cela est un peu court : c'est que ce ne sont pas les "aventures" en elles-mêmes qui méritent le détour, mais bel et bien la façon dont elles sont vécues par Yotsuba. Comme on peut se l'imaginer, elle s'étonne de tout et aborde toute situation avec bienveillance : vide de connaissance, elle a tout à apprendre et tout à comprendre, surtout. L'été, le vélo, le bricolage, les raisins, le réchauffement climatique... n'importe quel sujet est source d'interrogation, de "comment" et de "pourquoi". C'est d'ailleurs ce pourquoi le nom de Yotsuba est associé d'une perluète, car elle va faire le trait d'union entre la petite fille et un élément du monde qu'elle cherche à appréhender : Yotsuba & le téléphone, Yotsuba & la ferme, etc. Chaque histoire possède son début et sa fin, bien que les chapitres reviennent régulièrement sur des choses passées, et toute une galaxie de personnages évolue autour de la petite fille : son père, tout d'abord, seul repère familial - on apprendra qu'elle a été adoptée -, les amis de ce dernier (tel Jumbo, un colosse qui exerce la profession de fleuriste), les voisins, bien évidemment, et d'autres passants, plus ou moins récurrents, comme "Barbe-qui-pique", vendeur de vélos de son état.

  Jour après jour, saison après saison à la façon d'un haïku, l'on découvre la petite fille percuter, plutôt que rencontrer, ces personnes et ces lieux, et ses préoccupations sont celles d'une gamine de son âge : le jeu, toujours, tout le temps, les bonbons, les glaces, la nourriture en règle générale, le dessin... 

  Et c'est tout.

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  Et pourtant, Yotsuba&! est un des seuls mangas, et l'une des seules bandes dessinées en règle générale, à me faire pleurer de joie, à me faire rire aux larmes, à m'émouvoir. À quoi cela est-il dû ?

  Il y a un peu de Totoro dans ce manga, un instantané de tranches de vie, le même plaisir que l'on peut trouver dans Boule et Bill, par exemple ; c'est la façon dont le trait, dont la case, épouse parfaitement une lumière, un courant d'air, un robinet qui goutte. C'est la grandeur du quotidien, sa poésie ; mais contrairement à ce que l'on entend aujourd'hui, notamment dans la bouche de certains paroliers, cette "vie de tous les jours" n'est pas belle car elle est insignifiante, elle est insignifiante parce qu'elle est belle. Le travail du poète, faut-il le rappeler, n'est pas de rendre beau ce qui ne l'est pas, autrement dit ce n'est pas une œuvre de transformation, mais bien de faire ressurgir la beauté terrée dans ce qui nous entoure : c'est une œuvre de transcendance.

  La beauté, on peut résumer la chose ainsi, ne doit pas être utilisée à des fins politiques, mais elle est sa propre fin. Là où certains veulent l'utiliser comme un levier de reconnaissance ou d'orgueil, une façon de dire à tous qu'ils ont un œil plus aiguisé que les autres, Yotsuba&! me semble travailler différemment : et par honnêteté, reconnait qu'il y a de la magie partout, chose que martèle Watterson dans Calvin et Hobbes, mais qu'il faut de la patience, du silence et les yeux d'un enfant pour la retrouver. La beauté ne doit pas être créée, mais être inventée, c'est-à-dire trouvée par la force créatrice.

  Quand Yotsuba sourit, quand ses yeux grandissent, quand ses lèvres se pincent, son travail commence et, un pied dans ce "paradis de l'enfance", celui-là même que Baudelaire célèbre, un pied dans le monde des adultes, dans ce clair-obscur que j'admire, Yotsuba démêle, comprend, devance, s'émerveille, construit.

   Ce n'est pas tout.

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  Yotsuba&! n'est pas qu'un "manifeste poétique", même si mes réflexes universitaires me poussent immédiatement vers cette interprétation, c'est aussi un récit épuré, sans ambages, qui fait la part belle aux paysages et aux silences. L'on ne compte plus les pages où rien ne bouge, si ce n'est un nouvelle bulle ou une tête qui se tourne, un oiseau qui s'envole ; et ce décalage, que l'on se représente on ne peut mieux, est une idée absolument prodigieuse, certes parfois reprise avec abus, mais qui produit toujours son petit effet.

  Yotsuba&!, c'est aussi la personnalité formidable de ses héros, de la petite fille mais aussi de ses voisines et de son père, de ses collègues. Ce ne sont pas vraiment des adultes, même s'il leur arrive, au père notamment, de remonter les bretelles de cette gamine extravertie et insouciante ; progressivement, ils vont être contaminés par Yotsuba, par son regard, par ses réflexions, retomber en enfance peut-on dire. Comme le dira l'une des voisines, "Des comme ça, cela faisait longtemps que je n'en avais pas vu".

   J'aurai pu dire la même chose. Et ça fait du bien.   

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