Bourvil (1917 - 1970)

Publié le par GouxMathieu

   Cette semaine, en guise de billet musical, je souhaite revenir sur la partie mélodique de la carrière d'un grand homme, André Raimbourg, dit Bourvil. Si on le connaît surtout pour ses talents de comédien, notamment aux côtés d'un Louis de Funès auprès duquel il joue volontiers le rôle de l'Auguste, il fit également profession de chanteur. Je m'y suis replongé récemment, et cela valait bien un petit mot.

 

   Lorsque j'étais petit, par l'intermédiaire de ma mère surtout, j'étais grand fan des comiques troupiers d'antan, les Fernand Raynaud, les Fernandel, les Robert Lamoureux. Ils appartenaient à une école ancienne du divertissement, où les sketchs que l'on connaît encore aujourd'hui se doublaient souvent de jeux de jonglerie, où l'on interrompait un spectacle pour réciter un poème, chanter une chanson ou proposer un numéro de mime. Bref, c'était là du music-hall ou du cabaret dans le sens noble du terme, et un artiste comme Raymond Devos resta fidèle, jusqu'à la fin de sa vie, à cette vie de troubadour que la télévision a plus ou moins contribué à faire disparaître.

   Bourvil, pour moi cependant, se distinguait beaucoup. Je lui trouvais, cela peut surprendre, une grande modernité et une intemporalité certaine. Alors que les comiques sus-cités, à l'exception de Devos bien entendu, prennent volontiers place dans une France de l'après-guerre encore insouciante et évoquent, alors, des tableaux qui demandent aujourd'hui contextualisation (que l'on songe, un instant, à Papa, maman, la bonne et moi ou au Paysan de Fernand Raynaud), Bourvil semble atteindre une forme de grâce et même si le phrasé est parfois daté au détour d'une expression vieillie, je gage qu'à l'entendre aujourd'hui, le choc nostalgique n'est point aussi fort qu'ailleurs.

   Bien évidemment, les chansons de Bourvil, des Crayons à la Tactique du gendarme en passant par Pouet Pouet sont surtout légères et décalées et croquent naïvement des scènes quotidiennes : un gendarme zélé qui est loin d'être une buse, des vacances économiques à Joinville-le-Pont ou à Maubeuge, une romance agréable à bicyclette. Certains des vers, certaines des situations sont à présent passées dans le vocabulaire commun : je revois encore ma mère, pour la citer encore, asticoter mon oncle, colonel de gendarmerie, en lui demandant quelle était sa tactique, évoquer, avant son mariage, sa "vie de bohème" et ses patachons, chanter une ode aux haricots en préparant la potée.

   Sarraute disait que l'on garde toujours quelque chose de l'enfance, elle ne doit pas avoir tort : et si je ne saurais dire exactement tout ce que je pris de ma mère, je puis assurer que cette manie d'accompagner le moindre de mes gestes d'un "bourvilisme" est sans doute demeurée, au grand étonnement de mes amis qui, souvent, ignorent précisément d'où me vient cette référence.

   Néanmoins, en me replongeant, ces jours-ci, dans la (riche !) discographie de Bourvil, je me suis souvenu de la tristesse, souvent sourde, qui pouvait apparaître dans des airs autrement anodins. Certes, il est des chansons infiniment mélancoliques, les C'était bien et la Ballade irlandaise ; mais même dans les envolées, au détour d'une strophe, on se surprend à trouver du Verlaine, comme dans Pour sûr : "Mais comme je suis frivole, j'ai un cœur d'artichaut ; sous la brise il s'envole, je sais que c'n'est pas beau. Les feuilles, une à une, en les voyant tomber, pour comble d'infortune, tu m'les as piétinées." Ou encore dans Les Papous, et ce pauvre Monsieur Blanc, "pillule pour le cœur, pillule pour le foie, pillule pour sa sœur, tout l'argent donné au docteur, donné avocat, donné percepteur".

   Quel beau balancement ! Que j'aime ce ramponneau ! Il est cette archive, incroyable, de Bourvil, alors condamné par son cancer et sur le tournage du Cercle rouge, qui se met à entonner la Tactique du gendarme comme en un dernier pied-de-nez à la destinée. Je ne parviens pas à décider s'il s'agit de faire remonter la douceur sous une tristesse ineffable, ou bien de caresser de tristesse un naturel habituellement optimiste. Mais qui peut réellement dire ce qui se cache au fond d'un cœur ? Si le rire est le langage de l'âme, comme le disait Neruda, la chanson en est sans doute son miroir ; et puisque "tout le monde est artiste", pour le citer encore une fois, je me plais à croire que les airs que mon corps demande d'écouter, à cet instant précis, reflètent ce que je suis au fond de moi.

   Et ces jours-ci, je ne peux faire autrement que de me dire : "c'était bien".

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