Figures III (1972, Gérard Genette)

Publié le par GouxMathieu

   Jusqu'à quel point doit-on s'imprégner de théorie pour apprécier un art ? Doit-on se plonger corps et âme dans tel universitaire nous parlant de peinture pour apprécier Le Caravage ou de tel autre pour être transporté par Liszt ou Zappa ? Doit-on avoir parcouru Figures III pour aimer la Littérature ?

 

 

   À toutes ses réponses, j'ai tendance à répondre "non". "Non", nous n'avons guère besoin des universitaires, des chercheurs, des penseurs pour apprécier une œuvre, n'importe quelle œuvre : notre bon sens, celui qui nous appartient et que nous nous sommes construits, patiemment, par le biais de nos expériences, de nos rencontres, est le seul apte à nous amener ou à nous éloigner de tout ce qui trouve autour de nous.

   J'ajouterais, cependant et ici, une scolie : si cela n'est guère nécessaire, il est toujours intéressant de parcourir, même d'un œil distrait, ce que ces gens ont à dire.

   Tous les étudiants en Lettres, je pense, ont un jour entendu parler de Gérard Genette et de Figures III (entre autres) et une bonne part a dû le lire, du moins en partie, sinon en entier : il faut dire que nombre de concepts ici définis par ce chercheur que l'on ne présente plus ont su traverser la barrière si imperméable de l'Université, ne serait-ce que le terme même de diégèse qui devient au fur et à mesure un mot populaire, de la même façon que les notions médicales de "schizophrénie" ou de "paranoïa" ont su, elles aussi, être intégrées et digérées par celles et ceux qui jamais n'ont porté stéthoscope.

   Je ne parlerai cependant pas en détail, ici et sur ce blog, de ces théories : les curieux iront voir d'eux-mêmes ce dont il est question. La principale raison, je suppose, serait la suivante : ce blog se veut "à part" de mes activités de chercheur et comme une récréation, je présume ; je ne veux donc pas le parasiter d'aucune façon. De là, j'aimerai certes vous parler de Figures III mais, surtout, le présenter comme étant un livre moins universitaire que l'on voudrait bien le croire.

   Le monde de la recherche, faut-il le rappeler et malgré de nombreuses tentatives de vulgarisation, souvent de qualité, est un petit pays plus ou moins autonome et, surtout, dont l'entrée se fait rare. Je ne pense bousculer ici aucune idée reçue en disant que l'accès aux études supérieures, en France, n'est pas encore l'apanage de tous et de toutes même si, bien évidemment, une vaste démocratisation a eu lieu et a encore lieu aujourd'hui : mais même ceux qui ont eu la possibilité d'avoir, ne serait-ce, qu'une licence (ou un DEUG) se sont généralement depuis détournés de ce secteur pour diverses raisons.

   Difficile ici de trier le bon grain de l'ivraie, mais je suppose que les critiques qui reviennent le plus souvent ici concernent, d'une part, le caractère abscons des sujets abordés qui parlent peu aux non-spécialistes et, d'autre part, au langage même de ces articles, revues et ouvrages qui est, sans doute et par de nombreux aspects, inaccessibles à ceux qui ne sont pas géomètres. Ces deux arguments sont bien entendus recevables : je vous raconterai bien, un jour, à la faculté, ma détresse quand j'ai lu pour la première fois, sur un panneau d'affichage, "Il y a beaucoup d'œuvres au XXème siècle génériquement indécidables".

   Bref.

   Figures III, à mon sens, parvient à éviter ces deux écueils. Certes, genre oblige, il ne manque pas d'aborder des points scrupuleux et d'utiliser des termes souvent complexes. Mais, d'une part, l'auteur se plaît à étudier des auteurs et des œuvres connus de la plupart, les Balzac, les Hugo, les Stendhal, d'autre part il fait montre d'un didactisme certain en explicitant le moindre de ses concepts, en les illustrant abondamment, en prenant le temps de le faire.

   Gérard Genette fait partie de ces universitaires, du nombre desquels l'on pourrait citer, puisque touchant davantage ma discipline, Bernard Combettes, qui savent se rendre accessibles et qui ne sont jamais mandarins pour deux sous. Leur écriture est d'une souplesse et d'un style certain : ce sont des scientifiques, dans le plus pur sens du terme, "accessibles". Mieux, et cela je ne l'aurai rencontré que rarement, il se pique même de raconter ci et là quelques blagues leur permettant d'amener plus agréablement leurs propos.

   Que je vous en cite une : "Un sultan du temps des mille-et-une nuits passait beaucoup de temps aux côtés des nombreuses femmes de son harem, qu'il honorait de sa présence, de cadeaux et de soin. Passèrent cependant les jours, les semaines et les mois et le bon sultan se fit de plus en plus absent, manquait des rendez-vous, ne faisait plus de présents. L'incompréhension laissa sa place à la crainte puis à la colère. Les courtisanes décidèrent alors, d'un commun accord, de confronter leur amant : et celui-ci, gêné et honteux, leur dit alors : 'J'avoue : je vois un autre harem.'"

   Cette historiette sert d'introduction à une question très légitime : pourquoi les lecteurs, de tous bords, se déclarent-ils fanatiques d'un genre en particulier, qui le roman, qui le polar, qui l'essai alors que ces genres sont multiples, polymorphes, très distincts en ton, en style et en nature ? Quel serait donc "l'étymon spirituel" de ces catégories ou la raison sous-jacente à tout ceci ?

   Et il en va d'un peu de tout. Lire Figures III, ou tout autre ouvrage de la série Figures qui compte cinq tomes à présent, cela revient presque à suivre une enquête policière chapeautée par un grand mystère digne d'Hercule Poirot : mais plutôt que de découvrir qui a tué la Marquise et pourquoi elle est donc sortie à cinq heures, l'on se demandera ce qu'est un roman, qu'implique la narration à la première personne, pourquoi l'auteur a fait le choix de tel ou tel point de vue pour raconter telle ou telle scène, et ainsi de suite.

   Il devient alors plaisant de lire une analyse intéressante et inédite, souvent, sur un texte que l'on connaît et que l'on aime ; et il est intéressant de lire une analyse inédite et plaisante sur un texte que l'on ne connaît pas et que l'on aura envie de découvrir et d'aimer avec un œil attentif : nous serions ici comme devant un bel épisode de Columbo où l'identité de l'assassin ne nous importe que peu ; ce qui nous passionne, c'est la façon dont il sera découvert.

   Je ne peux que vous encourager à lire cet ouvrage, d'autant plus si vous n'avez pas l'habitude de ce genre de travaux : et je gage que vous y découvrirez des merveilles insoupçonnées et, ma foi, c'est toujours bon à prendre. 

 

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