Les Bidochon (1980 - en cours, Binet)

Publié le par GouxMathieu

   Un caricaturiste et un pamphlétaire peut-il tomber amoureux de ses figures de papier ? Autrement dit, à force de croquer des défauts et des vices, ne finit-on pas par trouver ci et là quelques vertus, et ne s'éprend-on pas de ses personnages ? C'est ce que je crois lire, temps passant, dans Les Bidochon, série-phare de Christian Binet.

 

   La Littérature a laissé dans nos vocabulaires quelques fameuses antonomases, ces noms propres devenus noms communs : tel séducteur devient un don juan ; tel patron de bar un ténardier ; une fillette trouble au charme jeune, une lolita. La bande dessinée, de même et cela prouve seul son influence dans notre société, a marqué de son empreinte notre façon de parler. L'on dira d'un tel qu'il est "tombé dedans quand il était petit", à l'image d'un certain gaulois ; d'un autre, qu'il "dégaine plus vite que son ombre" ; souvent entend-on dire d'un couple de "français moyens" qu'ils sont de véritables bidochon(s).

   Robert et Raymonde : ne peut-on jamais trouver citoyens plus banals, plus normaux que la normalité elle-même, bien qu'ils restent figés dans une certaine image d'Épinal, lui son béret et ses bretelles, elle son tablier et son tricot ? Lorsque l'on repense à certaines blagues de Coluche, lorsque l'on  dit s'adresser à la "ménagère de moins de cinquante ans", ce sont les portraits de ces "héros" que l'on imagine, sans doute aucun.

   Depuis plus de trente ans déjà, Robert et Raymonde traversent l'Histoire de France et subissent, plus qu'ils n'en profitent, les évolutions de la société, des congés payés à la micro-informatique en passant par leur statut de téléspectateurs passifs, de bénéficiaires de la santé publique ou d'usagers de la téléphonie portable. Il est alors toujours plaisant de les voir, lui colérique et suffisant, elle en retrait et timorée, percuter ces objets et en donner une analyse toute particulière.

   Mais si les premiers albums donnaient allègrement dans cette caricature, si Robert et Raymonde étaient moins des personnages que des archétypes et si l'essentiel se concentrait davantage sur l'environnement que sur le monde intérieur, l'on a pu observer au fil du temps comme une certaine, disons, tendresse de l'auteur (et, partant, du lecteur) pour ses personnages.

   Oh, cela fut subreptice : une confession par ci, un mi-mot par là. En ce sens et pourtant, l'album inaugural, Roman d'amour, d'annoncer déjà ce revirement : alors que l'auteur croquait une malheureuse romance et prouvait, comme si on l'ignorait encore, que deux solitudes ne font pas une compagnie, bref, faisait d'un cas particulier une réfléxion générique, déjà, il en dévoilait trop. Raymonde, vierge jusqu'à ses quarante ans et son mariage ; Robert, soumis à une mère pélican et oublié par un père absent. Les désirs de la première sont déçus ; ceux du second n'ont jamais existé, si ce n'est pour sa gamelle.

   De là, de Ragots intimes aux Instants inoubliables, mes albums favoris sont sans doute, et de loin, ceux qui plongent dans cette intimité toute particulière, ceux où l'œil s'immisce dans la chambre à coucher, dans le salon, et où tout le reste - la télévision, le téléphone, la maladie - ne devient qu'un prétexte. C'est là, à mon sens, que les Bidochon deviennent les plus intéressants.

   Car même si, et bien évidemment, la satire sociale est là, et qu'il n'est nul besoin de lorgnette pour la lire ; même si toute cette galerie de personnages, les amis, René et Gisèle, les petits chefs et les gendarmes mesquins, même si tous ces objets, l'ordinateur, les cartes de Tarot, les haltères, le chien en porcelaine et le barbecue, croquent un portrait-charge de notre société de consommation et nous invitent à nous interroger sur nos propres habitudes ; c'est finalement la sympathie qui l'emporte.

   Robert et Raymonde sont alors bien plus que des caricatures, bien plus que des exemples, valeurs d'ajustement d'une démonstration philosophique qui serait alors plus vivante en y insérant ces figures aisément reconnaissables. Ils sont devenus, s'ils ne l'étaient pas dès le commencement, des personnages, des personnes même : et s'ils me font souvent rire par leurs excès et leur stupidité, il m'arrive souvent de m'arrêter et de me dire, dans un soupir, que les colères de Robert sont parfois les miennes, que les paniques de Raymonde m'appartiennent aussi.

   Bref, en un mot, que je suis moi-même, dans tel ou tel recoin de ma personne, un Bidochon. Et il est toujours rassurant, dès lors, de pouvoir rire de ses propres défauts.

Commenter cet article