Astérix le gaulois (1959 - en cours, Goscinny et Uderzo)

Publié le par GouxMathieu

http://www.lembrouille.com/images/Francois-l-embrouille-asterix-4-2.jpg   Après  Tintin, après  Spirou, voici venir Astérix, dernier membre de ce trio infernal qui a habité et habite encore la bande dessinée franco-belge, donnant parfois même l'impression de phagocyter parfaitement le média dans sa globalité ; dans le même temps, peut-on leur en vouloir, à la vue de leurs qualités respectives ?

 

   Puisque j'ai déjà parlé des deux premiers, il me faut alors évoquer le troisième qui, je pense, doit être me concernant mon contact initial avec la bande dessinée. Car Astérix possède une caractéristique formidable, peu rencontré par ailleurs : c'est qu'il peut se comprendre et faire rire autant par ses dessins que par ses dialogues, mais je reviens à ça dans un instant.

   L'on a souvent tendance, lorsqu'on évoque l'irréductible gaulois, à ne citer que le nom de son génial scénariste, René Goscinny, dont le talent ne cesse d'être découvert et redécouvert. Auteur compulsif, découvreur de jeunes talents - et en premier lieu Marcel Gotlib -, créateur de Pilote (mâtin, quel journal !), etc., etc. on tend à ne considérer aujourd'hui que sa seule main lorsqu'on évoque Astérix, chose qui ne me semble pas être le cas concernant Lucky Luke ou Les Dingodossiers. Voilà donc là un curieux retour de situation dans l'histoire de la bande dessinée, elle qui jadis célébrait surtout ses dessinateurs et considérait ses scénaristes comme de la bagatelle. Pour l'anecdote, René Goscinny fut le premier a avoir imposé la mention du nom du scénariste sur les planches ; et ce fut par l'intermédiaire de Lucky Luke que cela se réalisa, Morris assignant un petit "R.G." à côté de son nom pour les premières histoires écrites par l'intéressé. D'ailleurs, cela invita certain à se demander si un autre "Hergé", Georges Rémi lui-même, n'était pas aux commandes de ce cow-boy, chose qui fut rapidement démentie bien entendu.

   Bref, si je reprends mon propos, Goscinny a su capitaliser, investir, mettre en avant le travail de scénariste et aujourd'hui, la chose tombe sous le sens. Et quand on s'appelle Goscinny, on tend à effacer parfaitement les plumes qui ont donné corps à ses idées. Astérix, nonobstant certains cris rageurs des derniers albums et un désaveu des fans des premières heures, est également le fils d'Uderzo. Ensemble, ils créérent ce personnage et son univers, ensemble ils écrivaient les scénarios, ensemble ils cherchaient les jeux de mots. Bien entendu, chacun avec surtout sa spécialité : mais il serait malhonnête de dire qu'Uderzo ne sait pas écrire, et que Goscinny ne sait pas dessiner.

http://blog.lefigaro.fr/bd/assets_c/2009/01/uderzo_goscinny-thumb-357x393.jpg

   Ce petit avant-propos rappelé, poursuivons.

   Comme je le disais peu avant, Astérix a été l'un de mes premiers contacts avec la bande dessinée, si l'on excepte quelques Placid & Muzo poches qui traînaient dans les placards. J'étais haut comme trois pommes, pas plus : et pourtant, ces albums m'amusaient et me fascinaient. C'est que je savais à peine lire, encore moins saisir les nombreuses références historiques, culturelles, philosophiques, disséminées par les auteurs. Mais pourtant, le peu que je saisissais me comblait. La simple mention "Non, tu ne chanteras pas" d'un Cétautomatix à l'encontre d'un Assurancetourix me faisait rire aux larmes, mais c'était surtout le dessin formidable d'Uderzo, le dynamisme des beignes envoyées aux Romains et toute l'expression qu'il sait insuffler aux personnages qui me permettaient de suivre l'histoire sans mal. 

   Mais évidemment, le premier moment qui me fit véritablement "aimer" Astérix, c'est lorsque l'âge et l'école aidant, j'ai su décrypter, analyser, comprendre les calembours, les à-peu-près, les jeux d'esprit nombreux dissimulés ci et là. Du légat Encorutilfaluquejelesus à l'égyptien Amonbofils, je n'y revenais pas. Comme tout ceci semblait évident, comme leurs noms épousaient parfaitement leurs personnalités ! Astérix, l'étoile, et l'Obélisque, le monument (et le signe typographique, mais je sus cela que bien plus tard).

http://www.lesinrocks.com/wp-content/thumbnails/uploads/2011/09/asterix_obelix2-tt-width-604-height-446-attachment_id-9484.jpg

   Que dire encore des aventures en elles-mêmes, qui me firent voyager, en compagnie de ce vieux Jules, dans l'univers fantasmé de l'Europe de l'an 50 avant Jésus-Christ. La Gaule elle-même, tout d'abord, de l'Armorique à Lutèce en passant par Burdigala ou Lugdunum ; l'Hispanie, la Lusitanie, le pays Goth, Rome la superbe et Athènes la majestueuse, même les terres que l'on ne nomme pas encore de l'autre côté de la Grande Mer. Sans le savoir, j'avais acquis une certaine "culture latine" avant même que je ne sache mon latin ! Goscinny aimait à dire que sa principale source d'inspiration, pour écrire ces histoires, était le fameux De la Guerre des Gaules. J'ai parcouru l'ouvrage depuis et, que le fils de la louve romaine me pardonne, je n'ai su m'empêcher d'illustrer ces combats et ces scènes diverses de la vie celte de vignettes directement issues des péripéties d'un peuple qui résiste, encore et toujours, à l'envahisseur.

   En toute honnêteté, qui peut lire encore "De tous les peuples de la Gaule, ce sont les Belges les plus braves" sans voir la figure rougie d'Abraracourcix réclamant au vieux Jules d'être l'arbitre d'un concours entre lui et son cousin germain (si l'on peut dire) afin de mettre toute cette histoire derrière soi ? Mais ça, je ne le compris pas sur l'instant,ce  n'était que la partie émergée de l'Iceberg.

   Car Astérix a beaucoup, beaucoup plus à offrir, au détour d'une phrase, d'une case, d'une planche : que ce soit la reproduction, parodique, d'un célèbre tableau de Rembrandt mettant en scène le docteur Tulp jusqu'à ce Romain des postes qui, non sans une certaine clairvoyance, nous confie que l'on "n'oubliera pas de sitôt l'affaire du courrier de Lugdunum [Lyon]", il faut bien plus que de l'âge pour tout voir et tout comprendre dans cette œuvre, il faut aussi une solide, une très solide culture générale. Peut-être certaines références étaient-elles plus évidentes dans les années 60 (par exemple, la mention du Laudanum pour l'un des camps retranchés autour du village gaulois) mais même sans cette considération diachronique, certaines choses risquent de nous échapper à jamais.

   Exemple pris, dans Le Domaine des Dieux. Les Romains font travailler les esclaves de nuit pour déboiser la forêt, évitant ainsi d'attirer le regard courroucé des gaulois. Cependant, afin de garder une totale discrétion sur l'affaire, ils congédient les esclaves qui font trop de bruit, et eux de mettre ce savoir à profit : les Numides se mettent à chanter, ils sont mis au repos ; les Belges font de même, et en chœur ils sont terribles ; et ainsi de suite. Jusqu'à ce qu'un lusitanien - un portugais - s'approche doucement, et déclare qu'il "ne sait pas chanter, mais qu'il peut réciter quelque chose". Déjà, la situation fait rire, mais il y a plus : dans la tradition de la poésie lusophone, il n'existe pas réellement de "chansons" comme on aurait en France des "chansons de geste", mais des textes destinés à être récités, sans mélodie particulière.

http://24.media.tumblr.com/tumblr_kxfcppWLfb1qa1k9go1_400.jpg

   J'ai dû mettre plus de dix ans pour comprendre cela, et encore, j'ai été aidé : s'il y a, certes, Le grand livre d'Astérix le Gaulois qui est en réalité plus proche d'une encyclopédie et d'un recueil de "faits" divers et intéressants, j'ai surtout eu la chance de mettre la main sur Astérix ou la parodie des identités de Nicolas Rouvière, chercheur de son état, qui fait un panorama complet des sources littéraires, historiques, scolaires de la bande dessinée. Il se replonge ainsi dans la façon dont l'histoire de la Gaule avait pu être enseignée aux petits élèves René Goscinny et Albert Uderzo, la situation politique française à l'époque de sa création, plein d'éléments qui permettent d'y voir plus clair ici : en un sens, c'est là un ouvrage d'herméneute qui complète admirablement une lecture aimante.

   Cela me fait penser, et j'espère que cela sera fait un jour : qu'il serait bon que l'on nous propose, un jour, une édition annotée et critique d'Astérix le Gaulois, où les auteurs, mais aussi des chercheurs, des littéraires, des spécialistes de l'image etc. décortiquent la moindre planche, la moindre bulle et nous révèlent des choses dissimulées. Car je suis persuadé que de nombreuses références et que de nombreux détails m'ont échappé : tous les deux ou trois ans je me refais l'intégrale des albums, et je découvre de nouvelles choses.

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51sPpdcJl9L._SL500_AA300_.jpg

   S'il y a ici un éditeur, ou quelque gens de pouvoir qui lit ce message, pensez-y : je crois que le monde n'en aura jamais assez d'Astérix le Gaulois.

Commenter cet article