Les Métamorphoses (Vers 1, Ovide)

Publié le par GouxMathieu

   Ce sera là le dernier billet de l'année, avant la reprise du blog en janvier. Aussi, pour terminer ce cycle, quoi de mieux qu'un ouvrage qui célèbre le changement, le cycle, le renouveau sous toutes ses formes ? Les Métamorphoses, chef d'œuvre d'Ovide et poème fondateur, se prête bien à ces lectures hivernales.

 

 

   Les Métamorphoses, comme tout texte classique, fait sans doute partie de ces ouvrages que tout le monde connaît, et que personne ne veut lire pour citer Jean Yanne. Il représente alors un paradoxe dans la mesure où il est difficile de résumer ce poème de douze mille vers, mais où on ne cesse, à la lecture, de retrouver des histoires et des événements que l'on connaît bien tant ils ont été pris, repris, modifiés, cités, par tous les artistes de tous les temps. Io fut changé en génisse, et Le Corrège de s'en souvenir ; Proserpine avala les pépins de grenade, Charlemagne l'emporta au tombeau ; Icare vole trop près du soleil, cela vaudra bien un roman de Queneau ; Pyrame et Thisbé n'ont guère qu'une fissure pour parler, Shakespeare les renommera l'un Roméo, l'autre Juliette.

   Il faudrait dix fois dix ouvrages pour qu'effleurer toute l'influence qu'a pu avoir ce poème au sein de notre culture. À peu de choses près, tout ce que l'on peut connaître de mythologie antique, latine notamment, d'Hercule à Jupiter en passant par Ulysse et Andromède, est grandement issu d'Ovide, dont l'un des rôles tire sans doute du côté de l'encyclopédie ou du vademecum. Mais, bien évidemment, ne lire cet ouvrage que comme un dictionnaire, c'est se priver de toutes les dimensions de la sphère.

   Ce poème chante le monde, et l'explique : les nombreuses plantes, les cours d'eau, les oiseaux, les pays... Tout a un sens, tout a une raison. Si le Pactole crache de l'or, c'est que Midas s'y est purifié ; si Écho répète vos derniers mots, c'est qu'elle osa distraire Junon la (justement) jalouse ; et nul m'est besoin ici de rappeler l'histoire de Narcisse, tout un chacun la sait. Il y a une joie naïve, première, à traverses ces bois de légende et découvrir, au détour d'un bosquet, une déesse se lavant nue à la faveur d'une source claire, sous une pierre un satyre courroucé d'avoir été trouvé, un éphèbe vous séduire et vous apprendre qu'il est de descendance doublement divine.

   Il y a un enchantement, dans le sens premier du terme, que l'on retrouvera d'ailleurs du Moyen-Âge, et qui plaît encore aujourd'hui. À y songer, les super-héros, les Superman et les Batman, d'être les nouveaux Hercule, évoluant dans des univers où la merveille et le secret sont omniprésents.

   Les peuples passent, les rêves restent.

   Mais il y a quelque chose d'autre. Expliquer, cela est bon ; énumérer, cela est agréable ; mais la poésie, où est-elle ? Eh bien, dirait l'autre, elle est partout ! Dans ces épithètes homériques et ces périphrases agréables, les personnages se métamorphosant par la parole avant même que leur forme n'évolue ; dans le détail du travail d'une tisseuse, dans la musique d'une lyre ou d'une flûte que l'on croit entendre par magie ; dans les pas légers d'une somnambule, que l'on suit, secrète, sortir d'une ville vers une clairière connue d'elle seule.

   C'est une force incroyable : même traduit, ce lyrisme sourd, puissant, comme si toutes les langues se rejoignaient ici, expression de la beauté qui nous entourait et nous entoure. Chaque image dépasse la précédente en douceur, sans jamais tomber dans le mièvre ou le facile, dans le sucré. Quel romantique pourrait en dire autant ! Il est des images datées, fortes en leurs temps mais qui pâlissent aujourd'hui, Fénélon ou d'Urfé ne le savent que trop bien. Ovide chante encore.

   S'il est quelque chose, néanmoins, que je retiendrai volontiers de la traversée, si riche, de cet ouvrage, c'est cette figure du retour, du cycle, du cercle qui revient sur lui-même. La métamorphose, si elle est certes orientée vers l'avenir, le renouveau, est toujours susceptible de voir sa force s'inverser. Il est ainsi de ces figures, je parlais de Io plus haut, qui reprennent forme humaine après certaines péripéties ; mais plus largement et dans l'ensemble du texte, des histoires se répondent, comme si les dieux manquaient parfois d'imagination ou savaient, plutôt, que les choses répétées plaisent. Des femmes sont enchaînées aux rochers, on les enlève ; des duels de musique se répondent à des ères d'écart ; des promesses sont tenues, des promesses sont bafouées.

   J'ai été surpris ainsi de relever, à la lecture, un très grand nombre de chiasmes, cette figure de style qui prend plaisir à inverser ses termes, la flèche transperce Achille, Achille est transpercé par la flèche. Le poème, sa scansion, ses retours, se métamorphose sous nos yeux, il palpite, il vibre, le voilà vivant. Les siècles, les millénaires ne le tuent point, il en ressort toujours, plus fort, plus vif, plus beau. L'on cherchait bien loin la fontaine de jouvence : elle était là, tapie, au détour d'un vers, au passage d'un mot.

   Métamorphosons-nous. Que l'année commence, qu'une autre finisse, sans que jamais Ovide ne nous oublie.

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