Don't Hug Me I'm Scared (2011-2016, Becky Sloan & Joseph Pelling)

Publié le par GouxMathieu

   Pour un petit retour - car suivi d'une prochaine absence estivale  -, faisons quelque chose de nouveau. J'ai surtout parlé ici, concernant les septième et huitième art, du grand écran et du petit ; abordons une troisième catégorie d'images mouvantes, l'Internet, par l'intermédiaire d'une saga de courts-métrages dérangeants et délicieusement polémiques : Don't Hug Me I'm Scared.

 

 

   On peut se demander en quelle mesure une "web-série", pour la nommer, se démarque fondamentalement du cinéma et de la télévision. En soi, rien de ce que l'on peut trouver sur, mettons, Youtube ou Dailymotion ne se démarque fondamentalement du reste dans la mesure où les méthodes de tournage, de jeu d'acteurs et ainsi de suite sont identiques : preuve s'il en est, les films de la série Don't Hug Me I'm Scared (DHMIS) ont été diffusés lors de divers festivals, et rien ne trahissait alors leur origine secrète.

   En réalité, je présume que la différence tient davantage à la forme qu'au fond : de la même façon que le passage, mettons, du papyrus au codex, puis du manuscrit à l'incunable a changé le rapport des lecteurs à la Littérature, le passage du cinéma à la télévision, puis à l'Internet, change certes les habitudes de réception des œuvres, mais non leur identité même. Regarder un film chez soi, c'est se permettre de revenir en arrière, de faire une pause ou un entracte quand nous le désirons, même, s'autoriser à ne pas être attentif ; et le regarder sur Internet, c'est s'autoriser à commenter, à le partager, bref, à le faire vivre par notre truchement et diffuser notre sensibilité au monde entier.

   Sans le vouloir peut-être, ou en le voulant sans doute, Becky Sloan et Joseph Pelling ont joué en plein sur cette idée en proposant six épisodes ésotériques qui nécessitent, pour les saisir, les comprendre et éventuellement les aimer, une glose, une analyse précise de la moindre image, l'émergence de théories diverses. De la même façon que les marges permettaient aux auteurs et aux copistes d'adjoindre divers commentaires, DHMIS  entretient un trouble jeu avec les commentaires Youtube pour enrichir son identité.

   Les six courts-métrages - qui construisent une histoire suivie, sans que l'on ne sache encore si d'autres épisodes seront prévus - se présentent de prime abord comme une émission destinée à la jeunesse : pensons Sesame Street ou The Muppets, qui connurent dans les pays anglosaxons un succès incommensurable. Nous suivons notamment trois personnages, qui ne seront jamais parfaitement nommés : Red Guy, une peluche humanoïde à la tête laineuse, Yellow Guy, un enfant à la peau jaune et Duck (ou Bird), un canard vert.

   Chaque épisode est construit de façon similaire : tandis que les personnages sont qui dans leur salon, qui se baladant ou jouant à un jeu de société, un "professeur" apparaît. Il s'agit d'un objet qui, prenant magiquement vie, chantera une chanson concernant un aspect de l'existence, la créativité, le temps, l'amour, et ainsi de suite. C'est là quelque chose d'attendu dans ce genre d'émission, et la formule est volontiers éprouvée. Cependant, ici, les choses prennent toujours un tour étrange, voire perturbant : les messages sont contradictoires ou d'une réalité cruelle, la curiosité s'efface devant l'aliénation, l'innocence se noie dans une mare rouge sang.

   Il y a une inquiétude grandissante dans ces épisodes, quelque chose qui en appelle volontiers à l'unheimlich freudien, qui est dérangeant dans son habituel, c'est l'inquiétante étrangeté : si la forme est connue et reconnue, apaisante même tant elle renvoie, pour toute une génération de spectateurs, à ce cocon rassurant des paradis enfantins, le fond en revanche est déceptif, trompeur et, sans aller jusqu'à la violence, perturbe profondément les repères que l'on croyait assurés.

   Mais ces saynètes ne sont pas uniquement là pour choquer. Quand bien même serait-il stupide de nier l'importance de cet aspect de la chose, les créateurs ayant dû se délecter des artifices plastiques déployés pour figurer le sang, les viscères, la décrépitude, réduire ces six épisodes à cet aspect serait triste. Car au-delà, c'est bien un message politique que l'on veut faire passer : à présent, la chose est connue, mais fut un moment où les théories s'affrontaient.

   Sans aller dans le détail, car il est nombreux et je renvoie aux vidéos explicatives pour les curieux, DHMIS est une satire certes des émissions pour la jeunesse, mais également de l'implication des grandes corporations, et de la publicité, dans les dites émissions pour servir leur but mercantile. Grossièrement, cette saga prend l'exemple de ces programmes pour montrer de quelle façon la télévision parvient à manipuler les esprits, et notamment des plus fragiles, pour imposer une certaine vision du monde.

   C'est en ce sens qu'il nous faut interpréter la violence de ces épisodes : on s'offusquera certes de voir des peluches manger de la chair rouge ou se noyer dans le cambouis, mais cette violence n'est jamais qu'une représentation graphique de celle, plus insidieuse mais tout aussi forte, des messages dévoyés que l'on peut trouver dans ces émissions. "Achetez ceci", "l'amour ne se conçoit que de cette façon", "la technologie est nécessairement une bonne chose", et ainsi de suite. La télévision, comme elle fut avec la radio le premier média de masse à être exploitée par les commerciaux, a été le porte-parole d'une certaine idéologie consumériste, capitaliste, réduisant fortement l'horizon des possibles.

   Ce n'est pas que la télévision ne peut être un outil de créativité, d'ingéniosité et, même, c'est là l'une des conclusions de cette saga : mais cela doit se faire avec précaution tant il est facile de dévoyer un message, et il n'est jamais assuré d'être intelligent, pertinent, permettant aux spectateurs de s'ouvrir à la critique et à la réflexion : mais détaché de tout rapport de domination, il sera cependant bien plus honnête que la plus sincère des mercatiques.

   Mais même en quittant ces considérations politiques que je vous invite, quoi qu'il advienne, à étudier avec précision, il y a un autre plaisir secret dans cette série : sa technique. Tout comme, et je l'avais dit auparavant, j'ai un grand amour de la plasticine, les marionnettes ou, pour être plus exact tant cela renvoie à une certaine forme d'expression par antonomase, les muppets ne cessent de me fasciner. Je parlerai un jour sans doute de la chaîne Youtube "Glove and Boots", sans doute l'une de mes préférées, mais il y a dans DHMIS cet amour de l'artisanat et de la chose bien faite que l'on ressent dans les moindres détails.

   C'est cet équilibre étrange entre l'effet évident, la perche que l'on voit et qui tend un bras, le costume dans lequel prend place un figurant, une poulie que l'on ne peut cacher, ou que l'on n'a pas pris la peine de cacher, et l'ingéniosité du montage ou de la caméra qui dissimule le reste. C'est la transition souple entre les séquences filmées et celles animées, dans une trois dimensions volontairement sommaire, en collage ou en pâte à modeler ; c'est, enfin, un jeu d'acteur et de doublage d'exception que l'on aimerait retrouver plus régulièrement.

   Pour ainsi dire, que ce soit pour son soin technique, son message politique ou son irrévérence, Don't Hug Me I'm Scared est une réflexion sur l'artifice, quelque sens que l'on puisse prêter à ce mot. Artifice de la matière, quand des bouts de ficelle et de tissu s'animent ; artifice du discours, quand il dévoile la perversion de la morale ; artifice de la bonté, en montrant l'obscurité qui se cache derrière le soleil.  

   En un mot, c'est là l'expérience de la fiction, et de son rôle dans l'espace de la cité : on peut reprocher bien des choses aux poètes, mais leurs mensonges permettent souvent, par contraste, de comprendre la vérité mieux que jamais.

 

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