Chicou-Chicou (2008, divers)

Publié le par GouxMathieu

http://www.wartmag.com/img/oct08/chicou1.jpg  Il est toujours étonnant de voir que la bande dessinée a su s'approprier, d'une façon ou d'une autre, des jeux et des codes issus du monde de la Littérature. La bande dessinée que je vais évoquer aujourd'hui tire profit d'un jeu bien connu, le "cadavre exquis", en l'exploitant sur ce support du neuvième art.

 

 

  Chicou-Chicou a d'abord été un projet collectif, créé et mis en place par plusieurs auteurs de talent, Boulet, Aude Picault, Lisa Mandel et Domitille Collardey et diffusé sur Internet sous la forme d'un "blog-BD" comme le web francophone peut en compter. Il y avait ici deux contraintes majeures pour les auteurs : d'une part, il fallait se "fabriquer" des alter-égos, qui portent ici les noms de Claude, Ella, Frédé et Juan, et d'autre part, l'exercice est un gigantesque "cadavre exquis", c'est-à-dire qu'un auteur commençait une histoire et la laissait en attente, passant la main à l'un de ses compères et ainsi de suite jusqu'à ce que l'histoire arrive à sa complétion.

  Je présume que l'idée, de base, n'a pas été inventée par ces drilles et même au début du 20ème siècle, où les surréalistes fomentèrent ce jeu rigolo, ses applications étaient tout autant littéraires - le premier "jet" donna la fameuse phrase "Le cadavre exquis boira le vin nouveau" - que graphique. Si l'exercice était, de prime abord, distrayant pour les surréalistes, il n'en fallait pas plus que la linguistique et les auteurs s'intéressent aux possibilités sublimes de celui-ci et plus d'un potache, je me plais à le croire, s'est essayé en "colle" ou en étude à y jouer avec ses compagnons. Son application au domaine de la bande dessinée Chicou-Chicou, cependant, perd quelque peu de sa force et de ses qualités, nommément "surréelles" et d'ataraxie pour privilégier une continuité narrative et faciliter la lecture.

  Le "cadavre exquis" de cette bande dessinée laisse alors plutôt sa place à un "travail de groupe" plus traditionnel, car ce n'est qu'après plusieurs "cases", ou plusieurs "traits" qu'un autre prend le relais ; et il convient de constater que si ce n'est quelques moments, assez circonscrits, où l'on peut effectivement sentir que la chose devient incontrôlée, la plupart du temps on se surprend à suivre l'histoire d'un seul bloc comme autant de petits chapitres d'une même idée. En définitive, seuls les acharnés, ou les zélés, seront gênés par cette conséquence attendue de l'exercice. Les autres, tous les autres je suppose, ne manqueront pas d'être enchantés par ce furieux tome, élégamment imprimé et présenté, aux histoires sympathiques même si, à ce que j'ai cru comprendre, l'on n'aura ici que la première saison et le début seulement de la seconde, qui apparemment corrige certains des défauts de la précédente.

  L'autre grande difficulté du principe est le risque qu'un ou deux auteurs puissent se démarquer des autres par leur talent ou leur inventivité. Certes, je présume que nous aurons tous nos favoris ; moi-même, je ne peux m'empêcher d'y songer. Mais je ne suis pas convaincu que cette liste soit due à un "déséquilibre" entre les compétences, la force narrative ou le dessin, mais plutôt à une simple question de sensibilité et de caractère. Ce sont, du moins, les seuls arguments que je puis faire prévaloir concernant mes choix, ne pouvant en appeler, sincèrement, à d'autres considérations plus "techniques" comme le tracé ou le dynamisme des poses. Ces compères se sont "trouvés", malgré les différences, majeures ! qu'il peut exister entre eux, et l'on n'aurait rêvé meilleure combinaison : les styles s'appellent et se complètent, se définissent davantage les uns par rapport aux autres qu'indépendamment de tout.

  Les thèmes abordés, de même, sont relativement divers, même s'il est possible de dégager deux grandes catégories : il y a, d'une part, les histoires foncièrement "réalistes", retraçant des événements de la vie quotidienne, notamment la "rencontre" supposée des quatre dessinateurs au lycée ou l'un ou l'autre road trip qu'ils auraient pu faire ensemble, et les histoires "fantastiques", ou plutôt "fantasques" qui les transforment en animaux, en super-héros ou les transportent magiquement en pleine Renaissance ou les font explorer l'infiniment petit.

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  Je dois avouer que, de très loin, c'est encore la première catégorie que j'apprécie le plus. Non que la seconde soit "ratée", mais je présume qu'elle me parle moins ; ou, encore, qu'ayant été surtout habitué à voir ces "héros" évoluer dans leur vie de tous les jours, j'ai dû mal à me projeter dans ces rêveries diverses. De plus, je trouve que le ton abordé pour parler de la solitude, de la dépression, des affaires courantes est judicieusement choisi, quelle que soit la plume considérée, c'est-à-dire sans pathos inutile ou sensiblerie exagérée, comme on ne peut, hélas, que trop souvent le rencontrer.

  Dans la grande sphère de ce qu'on peut appeler la "blogosphère francophone", Chicou-Chicou, parmi bien d'autres, mérite le détour.

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