De Cape et de Crocs (1995 - 2009, Ayroles et Masbou)

Publié le par GouxMathieu

http://decape.free.fr/Images/2heros.gif  À quoi reconnaît-on le génie ? Qu'est-ce qui fera que, parmi les mille et une manifestations artistiques l'on tiendra pour acquis que celle-ci, et non une autre, est la plus touchée, la meilleure, la plus subtile ? Cela, je ne saurai, hélas ! pas le dire. Mais ce dont je suis sûr, ce dont je suis persuadé, c'est que cette série de bandes dessinées s'est taillée une réputation loin d'être usurpée. Elle deviendra, à n'en point douter, un grand classique, rejoignant le panthéon des Tintin et des Astérix ; mais cela n'est que mon humble avis.

 

  De Cape et de Crocs est d'un dépaysement formidable qui ferait presque tache dans le paysage de la bande-dessinée contemporaine. L'on n'y retrouve en effet aucun des grands thèmes qui ont fait la fortune des auteurs de ces dix ou vingt dernière années : point d'appel larmoyant à la biographie, point de lyrisme affligé, point d'épanchements prompts à faire vibrer l'âme et le cœur des nonnes portugaises. De même, aucun appel à la sociologie, à l'étude méthodique de la politique d'aujourd'hui et de demain, de caricatures. Si l'on devait trouver un "père" à cette série, il nous faudrait remonter, peut-être, aux horizons des années 60 ou 70, à Hugo Pratt, à Jean-Michel Charlier. À l'appel de l'aventure, au vent du large. C'est là, au-delà de toutes les références littéraires qui abondent, et qui n'ont été que trop longuement évoquées, que se terrent l'histoire de De Cape et de Crocs.

  En effet, cette histoire, cette saga, cette série - tout un chacun pourra trouver un résumé s'il le souhaite, ce n'est pas ici mon but - est celle d'un voyage initiatique, d'une utopie. C'est l'époque où des terres sont encore inconnues, où les Amériques, ou les Indes, recèlent encore de mystères indévoilées, de sultans à la généalogie compliquée, de barbaresques aux coutumes si étranges mais nous renvoyant, mythe du bon sauvage aidant, à notre propre étrangeté. Le versant "aventureux" de l'œuvre est omniprésent, et c'est d'ailleurs lui qui, le premier, insuffle son énergie à l'histoire : il est prétexte, mais également décor ; et comme tout décor, saura se faire oublier.

  Un second pan de la bande dessinée se dévoile rapidement : celui de la tragédie, ou plutôt de la tragi-comédie, car les héros représentés tiennent plus de Corneille, ou de Quinault, que de Racine. Il y a du Dom Juan dans cette bande dessinée, il y a du Cid, où les escamourches se disputent non à la pointe de l'épée, mais à la lame de la répartie ; où cette sombre histoire de Roi et de Princesse séparés se finit, évidemment, en retrouvailles heureuses et en mariage.

  Épopée, tragédie, comédie, comme pour respecter cette fameuse hiérarchie des genres à laquelle l'âge classique tenait tant ; mais il y a également de la farce, des situations incongrues, des animaux parlant : comment ne pas penser à Renart et à son Roman voire, dans le côté scabreux parfois, à une riche comédie de Plaute ou aux Cent nouvelles nouvelles, au rire, enfin, rabelaisien et à sa jument qui inonda, en pissant, toute une ville ?

  Impossible, du reste, de ne pas y voir de la morale, de la fable ou de la sentence : La Fontaine, mais également Sénèque se rencontrent, et l'aspect historique ne manquera pas de faire penser à Tite-Live, à Ronsard ou à Montaigne même.

  L'on pourrait, en réalité, utiliser cette œuvre comme support pour une étude des genres littéraires classiques, car plus je les énumère, moins je les épuise. Et il serait fou de ne voir dans cette série qu'une simple élucubration d'intellectuel littéraire, posant le mot par plaisir, faisant des alexandrins comme un "rimateur" compulsif, car il y en a bien plus à en dire.

  Ainsi, si vous vous plongez, comme je l'espère, dans cette saine et paisible lecture, ne soyez pas prompt à n'y voir qu'un exercice de style archaïque, qu'un Parnasse imbécile : ces livres sont des miroirs aux alouettes, qui ne tromperont que les imbéciles, ou les convaincus...

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