Le Cid (1636, Pierre Corneille)

Publié le par GouxMathieu

http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/grandes110/4/8/3/9782091872384.gif  Jean Yanne, et d'autres, rappelait à juste titre que "les classiques, ce sont ces livres que tout le monde connaît mais que personne ne veut lire". Je gage que, parmi les lecteurs de ce blog, peu ont lu cette pièce de Corneille, ou d'autres de lui tant il est tombé en désuétude face à d'autres auteurs, et notamment son éternel successeur, Jean Racine. Or, sans le savoir, tout un chacun connaît Le Cid.

 

  Si je vous dis en effet : "À quatre pas d'ici je le fais savoir", "Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie" ou encore "aux âmes bien nés / La valeur n'attend point le nombre des années", et le fameux "Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort / Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port", il est certain que cela dise quelque chose. C'est là le grand pouvoir de la maxime : on les chante, les psalmodie, mais impossible souvent de se rappeler, si on ne l'a jamais appris ! d'où elles proviennent. Certaines sont plus facilement repérables : "Pour qui sont ces serpents qui sifflent au-dessus de vos têtes", c'est du Racine, et c'est Andromaque ; "Parce que c'était lui, parce que c'était moi", c'est Montaigne dans ses Essais (I.27) ; "J'en passe et des meilleurs", c'est Hugo et Hernani. Mais il me semble que, curieusement, les nombreuses maximes du Cid peinent à faire retenir leur exacte origine :  cruel destin pour cet œuvre qui, non contraint de ne plus être lu, voit son titre même disparaître de l'Histoire !

  Et pourtant, que de succès n'eut-elle pas, que de controverses ne souleva-t-elle pas ! Je ne reviendrai pas là-dessus ; ni sur son intrigue. Ce dont je veux ici parler c'est de la façon dont s'articulent, de façon on ne peut plus agréable, comédie et tragédie.

  L'on se doute bien que les choses sont plus complexes que ce que je m'apprête à dire, mais à un premier niveau, grossièrement, "la tragédie se termine mal, la comédie se termine bien". Le final d'une pièce comme Mithridate, de Racine cette fois, ou même de Cinna, pour rester chez notre auteur, prouve que cette définition est forcément insuffisante. Mais pour ce texte, l'on pourra s'arrêter là. Comment peut-on donc allier "tragédie" et "comédie", faire en sorte qu'une pièce se termine "bien", et "mal" à la fois ? La réponse est simple, pourtant : proposer à son héros un dilemne, soit un choix impossible, mais dont l'un des choix mène à son bonheur et sera accompli, et où l'autre mène à son malheur et sera innacompli. Tout le génie vient, ici, de l'inclusion d'une donnée supplémentaire à cela : l'honneur.

  Car l'honneur fait tout dans cette pièce : elle produit le nœud et le dénoue ; tous les personnages scandent son nom ; ils ne font qu'agir en brandissant sa vertu. Et le héros finalement de ne pas être Rodrigue, le "Cid" en devenir, mais plutôt Chimène, qui se confronte au dilemne dont je parlais plus haut.

  Ainsi, elle peut pardonner et épouser Rodrigue, mais son honneur reste bafoué ; ainsi elle peut exiger la mort de son amant, mais elle perd toutes chances de connaître le bonheur. La pièce étant comédie, elle privilégiera son (futur) mari à son père, s'affirmant plus que jamais comme une femme moderne, se détachant malgré tout des traditions, là où Rodrigue apparaît cruellement comme un "homme du passé". Seul son refus de se battre contre son "rival amoureux", défiant par là même son Roi, le fait rentrer dans le même cycle. Et si la pièce s'ouvre et s'achève sur une promesse de mariage, ce ne sont en réalité pas les mêmes personnages dont il est ici question : l'Homme et la Femme du passé laissent leurs places aux Hommes et Femmes de l'avenir, moins intéressés à des préoccupations que d'aucuns diront "médiévales", et ouvrant déjà la porte à une certaine "galanterie" ou plutôt à une meilleure appréciation de l'individu en tant que tel.

  Ainsi, la controverse littéraire du Cid de ne pas être, comme on accusera plus tard Madame Bovary, une atteinte aux "bonnes mœurs" d'alors, mais à une reconfiguration de la vision du monde. Et si Flaubert, finalement, a pu le désenchanter, c'est bien parce que Corneille l'avait, quant à lui enchanté de prime abord. Il créa un monde où le poids des aînés se retire des épaules des fils et des filles et où ils purent, glorieux, vivre leur vie d'homme et de femme, n'étant pas descendants d'une lignée, mais bien êtres uniques, aimants, pensants, ressentant des sensations propres.

  Le Cid, c'est en partie cela selon moi : une formidable ode à la liberté. Et c'est un grand dommage qu'aujourd'hui, on ne retienne de cette pièce que quelques maximes, certes judicieusement portées, mais bien réductrice du message global de l'œuvre.

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Luna 26/04/2011 08:03


J'aime beaucoup Pierre Corneille, surtout "Le cid" et "Horace"...C'est comme écouter du Mozart : c'est "classique" mais avec la liberté en plus, et j'adore ça !

Je viens d'ailleurs tout juste de publier mon avis sur "Le cid".



Joli article, je reviendrais ;)

Bonne continuation !!