Les Frères Karamazov (1880, Dostoïevski)

Publié le par GouxMathieu

  http://gouxmathieu.free.fr/RessourceImages/Kara.jpgJe ne suis pas porté sur le genre du Roman, si ce n'est quelques rares oeuvres que je lis perpétuellement, m'étonnant à chaque chapitre de tant d'ingéniosité. Car le principal écueil que rencontre un auteur qui désire écrire une histoire romanesque tient dans la justesse, dans l'unité ; Proust disait à propos qu'il "aimait à être concentré, même dans la longueur". C'est tout à fait cela. Il convient, sur des dizaines,  des centaines de pages de ne point se perdre, de toujours conserver en mémoire une unité thématique, temporelle, un personnage, qui, bien qu'évoluant, reste pertinemment le même, si bien qu'on sait le  reconnaître dix parties plus loin.
 
 
 
  Ainsi ai-je une amitié toute profonde pour Les Illusions Perdues d'Honoré de Balzac, de même que pour Madame Bovary (Flaubert) ou encore Les Misérables (Victor  Hugo) ; mais entre tous, je serai tenté de distinguer, par orgueil peut-être, Les Frères Karamazov, précisément pour cette justesse de ton mise en tension par une certaine expansion thématique mise en  oeuvre par son auteur. Ce roman traite de tout, et met en scène myriade de personnages, tout plus intelligemment menés les uns que les autres ; tantôt traite-t-on de philosophie, ailleurs d'éthique, de religion enfin ; le tout est magistralement composé sur fond tragique qu'emprunte un soupçon de roman policier. Tentons, succinctement, de résumer l'intrigue.
 

   Dans un petit village de Russie, l'ignoble Fiodor Karamazov, homme violent et sans morale, est brutalement assassiné à son domicile. Le coupable, croit-on, ne peut être que l'un de ses trois fils  (quatre en réalité, puisque le père trompa son épouse et ne reconnut jamais son bâtard). Chacun, précisément, est représentatif d'une certaine classe de la société : on y trouve Alexeï (appelé Aliocha dans  le roman), homme de foi qui bientôt deviendra moine orthodoxe, et qui reste le "protagoniste" du roman ; Ivan, intellectuel à tendance matérialiste, passablement athée ; Dmitri (Mitia), demi-frère "reconnu",  bon vivant, passionné et volontiers porté sur la bouteille, "homme russe" selon l'auteur ; et enfin Smerdiakov, le "bâtard", resté dans la demeure du père sous la fonction de domestique.

   La question se pose : qui a bien pu tuer Fiodor le terrible ? Très tôt, les soupçons se portent sur Mitia, mais il a un "alibi"... Ivan, lavé de tous soupçons compte tenu de sa haute morale, eut pourtant la veille, on l'apprendra, une violente dispute avec son père et le menaça même d'un couteau ; quant à Aliocha, il possédait comme ses trois frères de bonnes raisons de l'assassiner. L'enquête se poursuivra, jusqu'à une issue en mi-teinte qui, plutôt que d'apporter une réponse définitive, jette plutôt un voile de doutes sur les évènements de la nuit passée.

   Dernière grande oeuvre de l'auteur, considéré par Sigmund Freud comme un des trois plus grands drames de l'histoire, son influence, au même titre que sa masse, fut considérable, et encore aujourd'hui on ne cesse de compter les études et les essais qui tentent, en vain, de résumer l'oeuvre. Car quand bien même il peut se lire d'un tenant (moi-même l'ayant dévoré en deux ou trois jours) et qu'une  profonde unité, celle de l'enquête policière, lie le roman de bout en bout, on s'aperçoit à la relecture, ou en piochant au hasard dans le texte, qu'une foule de considérations, tantôt politiques, tantôt  métaphysiques, le parsème ; si bien qu'on ne saurait résumer entièrement l'ouvrage en une phrase, comme Genette le fit admirablement (in Palimpsestes) pour l'Oeuvre phare de Marcel Proust : "Marcel  finit par devenir écrivain".

   Quand on demandait à l'auteur de quoi parlait son roman, celui-ci disait, interdit : "Ça parle de religion". Fort est de constater qu'effectivement, il s'agit là d'une des thématiques phares du texte, notamment via le récit, qui fait office de "nouvelle" dans le texte, du Grand Inquisiteur, relaté par Ivan à son frère Aliocha. La "nouvelle", qui a une vertu parabolique, relate le retour de Jésus en Espagne, lors de la  Renaissance. Le fils de l'homme est incarcéré, et un long dialogue se déroule alors entre lui et un évèque, chef de l'inquisition. Celui-ci lui explique que sa venue dérange l'Église, en arguant que l'homme ne déteste rien de plus que la liberté, et qu'il a besoin d'une structure comme la religion pour être heureux ; que le Christ, en refusant la tentation de devenir Dieu puissant sur Terre, acceptant la crucifixion, laissa à l'être humain la liberté de croire ou non ; et que, de fait, son retour présageant une "nouvelle liberté universelle" ne peut que plonger l'humanité dans un profond désarroi.

   Le texte, dérangeant, sonne profondément juste, et Aliocha lui-même ne manque pas d'être abasourdi par la réflexion, si bien qu'il finira par douter de sa propre foi. Mais bientôt, il se ressaisit, plus  "rousseauiste" que jamais, et persiste à croire.

   Un roman colossal, qu'il convient de parcourir une fois dans son existence, qui change profondément notre vision des choses. Et quand bien même on serait hermétique à toute leçon, même  judicieusement portée, il reste, de mémoire, un des plus grands "polars" qui ne fut jamais composé.

 

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