Les Schtroumpfs (1958 - en cours, Peyo et fils)

Publié le par GouxMathieu

  Voici, peut-être, le premier billet véritablement engagé de ce blog. Je ne suis pourtant pas vraiment investi dans une cause en particulier ou, du moins, je n'aime pas nécessairement me battre contre les moulins à vent. Mais, pourtant, Les Schtroumpfs, je pense, méritent un peu de combat. Conspués, dénigrés, considérés comme inintéressants voire puérils, ils ont été reniés par la plupart des lecteurs mais pour de mauvaises raisons. Aussi m'en vais-je déclarer un cri d'amour à cette série fantastique, bien plus profonde que l'on ne pense.

 

  Comme de coutume, je ne reviendrai pas sur l'historique, très connue, de cette série de Peyo : apparus pour la première fois dans La flûte à six Schtroumpfs de Johann et Pirlouit, ils devinrent les héros de leurs propres aventures peu de temps après. Pendant plusieurs années, le succès des Schtroumpfs ne s'est jamais démenti. Bandes dessinées, dessins animés, magazine dédié et même jeux vidéo, la "schtroumpfomania" a véritablement envahi les esprits.

  Cependant, et comme cela est très souvent le cas, cette popularité alla avec une perte du message originel : et progressivement, l'univers des Schtroumpfs s'est retrouvé édulcoré, comme vidé de sa substance ; ce ne fut que suite de gags ininterrompus, de jeux de mots vaseux et de situations clichés. Mais au commencement, au commencement ! Qu'étaient les Schtroumpfs ?

  Le microcosme des Schtroumpfs ressemble, de prime abord, à un village utopique, création superbe de Thomas More. Tout n'est que paix et amour : les Schtroumpfs vivent cachés, en parfaite autonomie dans leur village-champignon. L'égalité parfaite règne entre eux, et seul le plus vieux de leur congénère, le Grand Schtroumpf, agit comme une façon de chef qui décrète, décide et, surtout, modère les discussions entre ses "enfants". Certains ont cru voir dans ce système une représentation d'un système communiste, même si la chose a été longtemps démentie par les auteurs.

  Quoi qu'il en soit, ce microcosme sera souvent mis en péril par les événements, qu'ils proviennent de l'extérieur (par l'intermédiaire de Gargamel, le méchant sorcier, ou la découverte d'un objet inconnu), et les Schtroumpfs de réagir et d'agir pour retrouver leur paix originelle.

  Si l'univers de la bande dessinée, il faut le reconnaître, semble en appeler à toute une tradition du conte de fées, il en tire, surtout, l'essence primordiale, qui est celle d'apporter une morale ou une leçon et ce, souvent, d'une façon très violente : l'on se souvient du petit chaperon rouge dévorée par le grand méchant loup, ou Cendrillon vivant recluse dans la cendre, d'où lui vient son nom précisément. Si ces exactions ne sauraient être retranscrites dans les Schtroumpfs, le déroulement des histoires débouche souvent sur de grandes batailles, voire à des guerres civiles comme dans Le Schtroumpfissime.

  L'intelligence de l'œuvre, ainsi, vient de sa double lecture. Un enfant découvrant ces histoires n'y lira qu'une charmante historiette, où tout finit toujours bien ; mais un adolescent, ou un adulte, y verra des réflexions poussées et, peut-on dire, in vivo, de grandes questions de société, voie que les thuriféraires de Peyo ont repris, à mon grand bonheur. Chaque album peut alors se lire comme un essai philosophique, dans la droite lignée de ces fictions qu'élaboraient Cyrano de Bergerac quand il parlait des états de la Lune ou du Soleil. Un tel album évoque les affres de la dictature, ou dénonce les méfaits du tourisme de masse ; un autre pose radicalement la question du racisme, un dernier élabore un texte sur le thème du "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme". Ces petits lutins se font plus humains que les humains, et les histoires deviennent de véritables "mises en garde", sans doute souvent partiales mais ayant le mérite de poser la question avec sagesse et ironie, humour souvent.

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  Parmi, ainsi, les albums fameux qui ont bâti le "mythe Schtroumpf", l'on citerait, en priorité, Schtroumpf vert et vert Schtroumpf, une histoire qui renvoie, originellement, à la frontière entre flamands et wallons mais qui prend des accents plus politiques en évoquant, même, le mur de Berlin : les petits lutins ne se comprennent plus parler, les uns disant "Schtroumpf-bouchon" et les autres "Tire-bouschtroumpf", une situation qui débouchera, finalement, par l'érection d'une frontière entre les zones Nord et Sud du village et une charmante guerre d'élimination. Le livre qui dit tout, album récent, peut se lire comme une critique de l'Internet et de Wikipedia, en particulier : les Schtroumpfs, en l'absence de leur chef, découvrent un livre qui possède toutes les réponses, mais les offre sans se soucier de leurs conséquences ce qui conduira, à nouveau, à un drame. Enfin, On ne schtroumpfe pas le progrès réfléchit sur les bienfaits et les dangers de la technologie en règle générale, et nous enjoint à nous méfier de la disparition de notre humanité ou de notre "schtroumpfanité", si je puis dire.

  Ainsi, tous les albums des Schtroumpfs peuvent se lire selon cette double entrée, et les réduire à des petites histoires mignonnes à destination des enfants reviendrait à détruire totalement leur caractère irrévérencieux et irrespectueux. Sous un dehors bonhomme et innoffensif, les Schtroumpfs m'ont pourtant bien plus fait réfléchir que d'autres œuvres plus sérieuses mais qui, parce qu'elles se voulaient trop didactiques, échouaient lamentablement. J'y reviens ainsi régulièrement : et tout comme pour Astérix, relire ces albums plusieurs années plus tard permet de découvrir des équivoques et des double-sens qui étaient alors passés inaperçus.

  Sincèrement, lire "Ah, la Schtroumpfette ! Comme j'ai envie de la schtroumpfer !" est facilement interprétable et je suis persuadé que cela est voulu et pensé.

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  Peyo, en ce sens, se placerait dans une lignée de philosophes et de penseurs, La Fontaine sans doute en premier lieu, qui parvenaient à nous faire réfléchir en nous contant de petites fables qui dissimulaient, sous les rimes et les animaux mignons, des messages politiques forts, voire dissidents.

  Bref, redonnez, si ce n'est pas déjà fait, une chance aux Schtroumpfs. Ils le méritent. Délaissez les films et les dessins animés, ainsi que tous les clichés que vous pouviez avoir sur eux, et revenez à la base, la bande dessinée de Peyo ou de ses enfants qui ont su, heureusement, conserver l'esprit original de leur père.

  Et à l'époque, Eiffel 65 ne chantait-il pas I'm blue ?  

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