King Kong Théorie (2005, Virgine Despentes)

Publié le par GouxMathieu

   Il est toujours délicat pour un homme de parler féminisme, quand bien même les conséquences, concrètes, de ce mouvement, toucheraient favorablement mon genre et ma personne ; mais je ne me risquerai point ici de parler de théorie ou de critique. Je veux cependant revenir sur ce qui a été, me concernant, mon premier contact avec ces mouvements politiques, et le début de mon intérêt pour ceux-ci.

 

 

   Du féminisme effectivement, avant la lecture de cet ouvrage plus ou moins à l'époque contemporaine de sa sortie, je n'avais qu'une vision flottante et molle, caricaturale. J'entrevoyais des choses certes d'importance mais présentées comme vieillies, telle l'obtention du droit de vote ou du droit de divorcer, sans comprendre tout à fait l'intérêt même des luttes à notre époque. J'étais pétri de ces faussetés que l'on répète encore, et malheureusement, à l'envi, ces idées renvoyant à "l'éternel féminin" ou à Mars et Vénus, et je ne connaissais pas même cette expression, "culture du viol", notion qui me semble à présent aussi évidente que la gravité.

   Partant, la traversée de King Kong Théorie eut sur moi l'effet d'un coup de tonnerre. Je ne pense pas avoir, jadis, pleinement compris les idées développées, je partais de bien trop loin : mais progressivement, et abandonnément, quelque chose grandissait en moi. Virginie Despentes avait comme semé des graines de réflexion, qui maintenant encore s'épanouissent, cahin-caha, sans que je ne puisse prétendre être arrivé au terme de mon travail de déconstruction, si tant est que terme il y aura un jour.

   Peut-être, ce qui a eu sur moi le plus d'effets, c'est ce balancement, dans l'écriture, entre des moments davantage théoriques, et des moments davantage testimoniaux, l'autrice revenant sur ses expériences relatives qui à la prostitution, qui à la pornographie. Sans doute, en voyant les conséquences concrètes, délétères, du patriarcat et de la domination masculine sur les personnes me rendis-je davantage compte de sa nuisance, ce n'était point un éther indistinct appartenant lointainement au ciel des idées ; et le réinvestissement de ces témoignages dans un cadre théorique, dans lequel je me sens plus à l'aise, les rendit pour moi plus forts.

   Aussi, ce livre réussit à m'apprendre ce que, malgré tout, je pressentais déjà, en faisant référence à ce que disait Orwell dans 1984. Depuis mes plus jeunes âges, pour différentes raisons, je me sentais écartelé par le modèle de masculinité et de virilité que la société m'imposait ; et quand bien même aurais-je cherché à m'y conformer, plus ou moins maladroitement, il me semblait bien que quelque chose était comme étrange et me dérangeait. Je comprenais alors volontiers ici d'où me venait ce trouble, et l'autrice me donnait des clés pour les appréhender.

   King Kong Théorie, en ce sens, fut l'étincelle, le premier pas d'un périple qui continue encore pour moi. Je suis, depuis, venu à d'autres textes, Simone de Beauvoir ne serait-ce, Valérie Rey-Robert aujourd'hui ; je me renseignais sur nombre de concepts, je découvris les innombrables mouvements qui traversent les milieux féministes contemporains, matérialistes comme intersectionnels, je remis en cause mes comportements et mes modèles de pensées. C'est un chemin long pour le dominant que de comprendre sa domination, et de l'effacer : et malgré tous les efforts que je puis faire, il est encore un noyau dur que je peine à fendre, même si j'espère, progressivement, l'entamer par l'édacité de mes lectures.

   Comme précisé en introduction, je ne m'aviserai pas de commenter le fond de l'ouvrage, sa pertinence au regard des études contemporaines, ses points forts et ses points aveugles. Il est pour moi, cependant, un ouvrage d'importance et, je présume, une étape essentielle quant à l'apparition de ces problématiques dans le débat public. Sans doute, les discussions actuelles qui sur MeToo, qui sur BalanceTonPorc ou autres seraient apparues quoi qu'il advienne tant la question est pressante, vitale, tant elle cheville notre monde contemporain : mais leur résonance, chez moi, aurait été bien différente sans le travail de Virgine Despentes.

 

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