Serge Gainsbourg (1928 - 1991)

Publié le par GouxMathieu

   Comme je l'avais fait jadis pour Georges Brassens, je m'en vais consacrer un billet non pas à un album en particulier mais bien à la carrière d'un artiste. Je me suis effectivement replongé récemment dans la discographie de "l'homme à tête de chou", et je ne pouvais faire autrement que d'en parler en longueur.

 

   Je ne reviendrai pas sur les frasques de celui qui, un temps, se faisait appeler "Gainsbarre", sur ses problèmes de boisson, d'alcool ou de drogues diverses et variées. Laissons cela aux biographes, et ne parlons que de sa musique.

   Étant petit, l'une de mes chansons préférées était, étrangement, Le poinçonneur des lilas. J'étais loin de me douter du sens des paroles, ni de la chute triste de la rengaine : mais le fameux refrain me plaisait. Mon frère, grand amateur de chanson française, m'a ainsi fait découvrir, sous l'œil vigilant de ma mère toujours qui éloignait de mes jeunes oreilles les plus gaillardes ou érotiques de ses airs, nombre de chansons de la "première carrière" du chanteur, celle où il accordait une grande importance aux vers et aux rimes.

   La javanaise, La chanson du forçat, Douze belles dans la peau, L'alcool... Certains ont eu Baudelaire ou Rimbaud, moi, j'ai eu Gainsbourg. C'est lui qui, mieux qu'un autre, m'a appris l'alexandrin, le sonnet, la ballade ; et mes premières poésies apprises, hors les fables scolaires, furent ses chansons.

   Après Renaud, il me semble me complaire dans des chanteurs qui ne brillent pas nécessairement par leurs talents vocaux. Mais c'est justement cette mystérieuse faiblesse, pour citer l'autre, que je crois discerner dans son ton, qui me touche jusqu'au creux des reins. La voix, fébrile, est supportée qui par le vers, qui par la scansion ; et la détresse du message épouse parfaitement ce timbre particulier, inimitable et unique.

   Mais de la même façon que Gainsbourg désirait être peintre, première de ses passions, il deviendra rapidement musicien, délaissant la poésie qu'il n'a jamais considérée autrement que comme un genre mineur. Progressivement, le voilà expérimenter et introduire en France, cela est un fait reconnu, le Reggae, l'Expérimental, les mélodies "noires" des anciennes colonies. Il suffit alors d'écouter Black Trombone, Mister Iceberg ou Aux armes et cætera pour se convaincre du génie visionnaire, dira-t-on, de son compositeur.

   La détresse, la mélancolie jadis portée par les paroles seule, est à présent parfaitement endossée par les instruments. Le blues n'est-il pas la musique des esclaves ? Le reggae, la plus pure des musiques populaires ?

   Contrairement à d'autres qui, ci et là, se sont perdus à chanter l'amour heureux ou la complaisance du foyer, je ne puis me souvenir d'une seule et unique chanson de Gainsbourg qui soit heureuse. La femme est triste, la baise ne dure qu'une nuit ; les amis vous poignardent dans le dos, l'alcool ne résout rien ; les drogues ne sont que des paradis artificiels.

   Et ni les fillettes ou les "pisseuses" comme il peut les nommer, qui l'espace d'un soir se donnent sans sourciller, ni les vains plaisirs, comme faire imprimer la Joconde sur du papier toilette, ni l'argent qui coule à flôt, ne peuvent faire oublier l'incroyable néant qui l'habite à chaque instant.

   Est-ce donc cela qui le conduisit alors à l'absurde, à jongler avec l'irrévérence, à insérer dans ses chansons les cris d'orgasmes, réels, de ses conquêtes féminines ou à chanter son fameux Nazi Rock (que je crois être un hommage aux Residents et à leur Third Reich'n Roll) ?

   Si je ne devais retenir qu'un seul album, il ne sera une surprise pour personne que de citer L'homme à tête de chou. Ses "variations sur Marilou", "Marilou sous la neige", "Chez Max coiffeur pour homme" tournent très régulièrement sur ma chaîne hi-fi. Plus que d'aucun, cet album a tout de l'ouvrage "somme", compilant toutes les peurs de l'artiste, son goût de l'expérimentation, son humour souvent dérangeant. Alain Bashung lui-même ne s'y sera pas trompé en le reprenant ; et on le présente souvent comme l'album favori d'un grand nombre d'artistes outre-atlantique, ce qui est une gageure compte tenu de l'aspect impénétrable que peut revêtir la chanson française pour les anglophones.

   Il y a là quelque chose qui me renverrait presque au Parnasse, à l'art pour l'art, à la poésie pour elle-même : peu ou pas de message politique, l'attention est portée toute entière vers l'esthétique et la technique finit par s'effacer, comme elle se doit, devant la beauté.

   Peut-être est-ce pour cela que, plus que d'aucuns, il est une intemporalité certaine à l'œuvre de Serge Gainsbourg. L'on pourra toujours arguer que ses premières années fleurent bon le cabaret, Boris Vian et les Compagnons de la Chanson, mais les amateurs ne seront pas déçus ; quant aux autres qui aiment à ce que la basse leur écorche le flanc et que la batterie martèle leurs os, ils découvriront, si ce n'est déjà fait, un artiste qui, sur bien des plans, avait près de dix ans d'avance sur les modes.

   Comme quoi, on n'est pas contents que tu sois mort, vieille canaille...

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