Cinna, ou la Clémence d'Auguste (1640, Corneille)

Publié le par GouxMathieu

   Pendant bien des années, il n'y avait pour moi de tragédie que de racinienne. Comme j'eus à le raconter, ma rencontre avec Bérénice fut pour moi primordiale, et elle influença l'ensemble de mes goûts. Ce n'est que plus tard que je lus Corneille, et Le Cid, déjà, m'avait contenté ; mais survint un jour Cinna, et rien ne fut plus certain.

 

 

   Pendant longtemps donc, je ne jurais guère que par Racine. Je soupçonne volontiers le système scolaire d'y être pour quelque chose : et encore maintenant, je gage que l'on étudie plus volontiers, lorsque vient le sujet du théâtre classique et de ses fameuses "règles", Britannicus ou Mithridate. Nul mot de ce qui vint avant, nul mot de ce qui vint ailleurs (il me faudra parler de Shakespeare un de ces jours...) ; et, surtout, nul mot de Pierre Corneille qui est souvent vu, du moins c'est comme cela que je me rappelle mes cours, comme l'ancêtre "baroque" de celui que l'on nomme le génie de son siècle.

   Effectivement, il est sans doute quelque chose de "baroque", autrement dit d'attaché au siècle précédent, chez Corneille ; et la lecture du Cid ne peut que conforter cette impression. L'action est omniprésente, elle se déroule en rue et en antichambre, le temps, étiré à l'extrême, fait durer la journée 48 ou 72 heures. Les sentimens de l'Académie sur la question sont précieuses et nul doute qu'ils ont conduit à la "norme" que nous récitons tous ensemble. Et puis, il y a Cinna, la tragédie, peut-être, la plus pure et la plus droite que je puis connaître et qui nous rappelle, comme le disait Anouilh, qu'elle est l'affaire des rois.

   D'ailleurs, j'écris Cinna mais dans mon cœur, il s'agit bien de La Clémence d'Auguste : le premier Empereur de Rome est sur le devant de la scène, à plus d'un titre. Plus qu'Émilie, qui ne rêve que de vengeance ; plus que Cinna, qui ferait tout par amour ; plus que Maxime, qui plus d'une fois voit son cœur traversé, c'est bien Auguste qui vole la vedette et c'est lui qui, d'un soubresaut, donne à la pièce toute sa noblesse.

   M'est-il guère besoin de rappeler l'intrigue ? Tout un chacun pourra la trouver ci et là. Cela ne me concerne pas. En revanche, il me semble bon que de comparer cette pièce à une autre de "l'ennemi", Mithridate, qui n'est sans me plaire non plus.

   Toutes deux mettent en scène des rois ou des puissants, l'un romain, l'autre grec ; toutes deux les confrontent à la trahison de leurs proches, qui un fils, qui un confident ; toutes deux les représentent finalement grandis de leur aventure. Mais alors que Mithridate survit dans sa mort et par sa fougue et qu'il expie, par son pardon, ses fautes passées - dont cette odieuse confrontation avec Monime -, nous rappelant que "bon sang ne saurait mentir", Auguste transcende son existence par ce même pardon, donné contre toute attente, et d'une main indulgente efface l'Histoire, tel un Dieu.

    Si Auguste est grand, c'est parce qu'il est capable, finalement, de surmonter ses passions : sa colère, sa tristesse, sa rage, et de devenir inatteignable, inaccessible : héroïque, dans le sens plein du terme.

   Je parlais justement de la scène finale, la fameuse, avec une mienne amie. Nous en avions conclu que c'était là la seule façon de terminer agréablement la pièce et de nouer, finalement, la tragédie. Représentons-nous : Auguste sait tout du complot ourdi contre sa personne. Émilie exprime sa pleine vengeance et innocente son amant ; ce dernier, fier, plaide coupable ; Maxime, en un dernier mouvement, de faire de même.

   Que faire ?

   Les tuer tous ? C'est certes être d'une implacable logique, mais c'est étouffer un oiseau dans une cage : il ne peut en ressortir vainqueur. Les ignorer ? C'est paraître pour un pleutre ou un fou, incapable de diriger le plus grand empire de l'Univers.

   Ne reste alors que le pardon. Mais un pardon parfait, sans rancune aucune : les avantages donnés seront conservés, il ne sera fait nulle mention de ces actes dans les textes et les manuscrits. L'incident est plus que clos : il n'est jamais arrivé. Ce pouvoir magistral, loin de la recherche des vengeurs du fils de Mithridate, n'est pas l'apanage d'un Homme, mais bien plus du plus grand des Seigneurs. C'est ce qui rend, à mon sens, Cinna à la fois beau et terrifiant, cruel et bouleversant. Si Bérénice est, pour reprendre une formule célèbre, "une pièce sur rien", Cinna est, en revanche, "une pièce sur tout". Dès le commencement, comme dans bien des tragédies, l'on sait qu'aujourd'hui est le jour, celui où tout finit, celui où tout se joue et où tout se résout enfin, quand bien même cela sera dans le sang.

   Et ce "tout", cette clémence que l'on sait advenir, est belle car à l'encontre de tous les pronostics ; mais elle est terrible, car elle transforme l'Empereur en un être inatteignable de puissance. Elle est cruelle, car l'on comprend le besoin de vengeance d'Émilie et l'honneur de Cinna, et l'on sympathise, dans le sens étymologique du terme, avec eux, et ils sont finalement déçus ; elle est bouleversante, car elle leur épargne une fin funeste.

   Je ne peux m'enlever de l'esprit que bien qu'aucune épée ne soit tirée et qu'aucun sang ne soit versé, Cinna est une pièce infiniment tragique, dans le sens plein du terme. Car que peut-il arriver de pire, à un héros de tragédie comme Cinna, qui a tout pour ce rôle, de finalement survivre et, pire encore, de survivre dans l'ombre de celui qu'il voulait assassiner et qui ne lui porte aucune haine ? C'est là le plus grand de ses malheurs.

   Cinna, ou la chronique d'une clémence annoncée...

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