Boule et Bill (1959 - en cours, Roba & Verron)

Publié le par GouxMathieu

   Ce n'est pas la première fois que je parle de BD franco-belge ; que ce soit dans Spirou, Lucky Luke, Gaston Lagaffe ou Les Schtroumpfs, il est toujours quelque chose qui me ramène plus loin que l'enfance, quelque chose qui me parle mieux que jamais. Boule et Bill fait partie de ces "madeleines de Proust" que j'aime à parcourir et reparcourir.

 

 

   Il paraît que Roba, à l'instar de Franquin ou de Peyo, était un "chic type". Affable, débonnaire, incroyablement talentueux. Sa reprise des histoires de l'Oncle Paul avait marqué les esprits des lecteurs du journal Spirou, mais c'est son projet suivant, Boule et Bill, qui le fit définitivement rentrer dans les mémoires. L'histoire veut qu'il avait du mal à convaincre Monsieur Dupuis de l'originalité de son projet : Franquin, alors, aurait accolé une planche dans un des numéros et mit le rédacteur en chef devant le fait accompli.

   Il n'en fallait pas plus pour que les histoires de cette famille de banlieue, du père, de la mère et bien évidemment du fils Boule et de son cocker Bill connaissent une très grande renommée. Jusqu'à sa mort, Roba aura surtout animé cette série avec, il est vrai, un peu de Ribambelle de ci, de là ; mais le succès de son idée première ne se sera jamais démenti.

   Roba disait de sa série qu'elle était à l'instar d'un "album de photos de famille". Et il est vrai que si ce n'est une varicelle ou des oreillons, on aura surtout droit ici à quelques croquis sur des vacances à la plage ou à la montagne, Bill qui vole le gigot du dimanche, Boule qui tente d'apprendre ses leçons, le père fumant sa pipe, la mère repassant quelques chemises. On aura ainsi taxé Roba de "sexiste", et il est vrai que l'on voit surtout la maîtresse de maison dans un rôle ancillaire : le dessinateur s'en est toujours défendu, et puis, dira-t-on, "autres temps, autres mœurs". Cela n'empêche pas ce personnage de remporter plusieurs belles victoires et d'être, plus que le père, la caution éthique de cette petite famille.

   On ne sera alors pas surpris de voir que les personnages, sans vieillir, traversent plusieurs étés et plusieurs hivers, plusieurs rentrées, plusieurs anniversaires : et plutôt que de prendre les choses chronologiquement, je préfère penser que nous avons là, à chaque fois, un point de vue sur un seul et même événement, ce que le format de la bande dessinée par ailleurs (une planche à chaque fois, rarement plus pour un conte) nous invite à penser.

   Boule et Bill est une bande dessinée d'une gentillesse, et d'une tranquillité certaine, et elle n'est pas sans faire penser, toutes choses égales par ailleurs, au Petit Nicolas. Sa différence majeure, je pense, vient de sa narration : alors que les histoires de Sempé et de Goscinny sont contées selon le point de vue des enfants, Boule et Bill place toujours le lecteur témoin des événements. Il y a alors une distance "de fait" et, ce faisant, l'on ne peut que s'attendrir : et j'ai souvent entendu dire que les planches avaient une toute autre portée lorsqu'on les relisait une fois papa, avec un enfant sur les genoux et un chien paresseux dans le salon. Si Le Petit Nicolas croque l'enfance, Boule et Bill croque la vie.

   Il me semble ainsi que contrairement à d'autres bandes dessinées où le dessinateur (ou le scénariste) s'identifie à tel ou tel personnage, Roba habite successivement tous les protagonistes de cette aventure : il y a sans doute de lui dans le cynisme de Bill, dans la naïveté de Boule, dans la tranquillité de Caroline, dans la nonchalance du père, dans la tendresse de la mère. Se projettant ainsi, tous les héros prennent place dans ce canevas délicat qu'il tresse, bout après bout, se colorent et vivent, et s'ils peuvent être volontiers nos voisins, ils sont aussi suffisamment bien délimités pour être de véritables personnes.

   Une autre grande qualité de cette série, à l'instar d'ailleurs de Gaston Lagaffe, c'est sa constance, sa permanence : le génie la frappe dès le commencement, et ne la quittera plus. Même les albums de Verron, apprenti de Roba et qui lui succéda après son triste départ, gardent cette élégance et ce nonobstant une "mise à jour" de son univers, l'inclusion des téléphones portables et de l'Internet. Contrairement au Petit Spirou qui se complaît parfois dans le graveleux et le facile, Boule et Bill reste une peinture naïve et émouvante dont la jeunesse éternelle fait toujours sourire.

   Seule exception, pour l'instant, l'album Globe-Trotters, scénarisé par un Yvan Delporte toujours au sommet de sa forme, qui nous fait plonger dans une histoire suivie. Celle-ci de faire penser au Génie en balade de Léonard, sorti la même année, comme si c'était la mode des expéditions autour du monde. C'est bien le seul album, il me semble, où l'aventure, où l'histoire, prend quelque peu le pas sur les personnages, ce qui lui donne une identité toute particulière. Heureusement, les personnages sauvent encore la mise et on prend plaisir alors à lire ce qui pourrait se réduire à "l'aventure d'une vie", période de plusieurs années de tendres dessins.

   Qui aurait pu croire, aux côtés des héros épiques, des journalistes courageux, des gaulois téméraires et des aviateurs casse-cou, que ce portrait de la banlieue et de la famille nucléaire qui y vit, par l'intermédiaire d'un cocker roublard et d'un enfant gentil, marquerait autant l'art qui l'a vu naître ?

   Je pense que l'on sous-estime encore le génie, la puissance même de Boule et Bill. Alors qu'aujourd'hui la bande dessinée parle du quotidien, que l'on multiplie les histoires de nos vies sans emphase bref, qu'elle ne chante plus le monde mais le décrit, déjà, dans les années 1960, Roba prenait le contre-pied de ce que le neuvième art savait faire le mieux. Sans inventeurs de génie ni caricatures, mais avec sincérité et intelligence, il ouvrait, peut-être malgré lui, la porte vers une évolution nécessaire et donna, avec la légèreté que j'imagine, des lettres de noblesse à ce qui n'était encore qu'une "amusette" que dédaignaient les gens sérieux. 

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