Reiser (1941 - 1983)

Publié le par GouxMathieu

   Sur ce blog, j'essaie de traiter, surtout et notamment, d'œuvres qui me semblent prétendre à l'immortalité ou, du moins, savent vieillir moins rapidement que d'autres. L'œuvre de Reiser, sans doute aucun, est de celles-ci : et je m'en vais consacrer, comme je le fais parfois, ce billet à l'auteur et non à l'un de ses travaux.

 

   J'ai dû connaître Reiser, ce me semble, par l'intermédiaire de Gotlib et de la Rubrique-à-Brac. Dans l'une des planches s'affrontent de grands peintres à un jeu télévisé qui consiste à reprendre l'esquisse du précédent de façon originale ; et Picasso et Dali sont les moindres des adversaires. Mais Reiser, que Gotlib appelle "maître", ne fera qu'un petit dessin, à la fin : un indigène faisant un bras d'honneur. Quelques temps plus tard et grâce à la complicité discrète d'un proche ami, j'avalais une grande part de ses travaux, de Ils sont moches à Phantasmes en passant par Jeanine et, bien entendu, Gros Dégueulasse, sans doute mon préféré.

   Si Reiser mange à tous les rateliers, de l'Afrique noire à la vie des banlieues, c'est peut-être son attachement à la misère humaine et au rire du dominé qui sourd le plus souvent. Chez Reiser, on ne pleure jamais, malgré les viols, malgré les brimades d'enfants, malgré les décapitations : au contraire, dans la mort, l'on en profitera une dernière fois pour montrer son cul au bourreau ou cracher à la gueule du chasseur. C'est un humour pervers, bête et méchant pour reprendre la formule consacrée, et il y a une jouissance particulière à suivre ces histoires.

   Il n'y a que Reiser qui sait, qui savait, faire du Reiser. Ses imitateurs et thuriféraires, et Dieu sait s'ils sont nombreux, n'ont jamais pu égalé son trait et sa fougue. Cet équilibre entre la spontanéité crade, sans gomme, et l'efficacité de la composition et de la couleur est un idéal que beaucoup voudrait atteindre mais qui, comme souvent dans l'histoire, n'a été l'apanage que d'un seul. Si, petit, j'ai appris à gribouiller en recopiant et en imitant qui Franquin, qui Uderzo, je n'ai jamais su faire autrement que d'observer Reiser tant il me paraît impossible de reproduire son trait.

   Il faut voir alors comment, en quelques lignes, il parvient à dessiner une silhouette, des plus bravaches aux plus coquines, comment il parvient à créer l'émotion, la sensualité, le dégoût ; comment l'absence de détails, voulu, crée un monde profondément riche et profond. L'on a toujours tort de penser que la bande dessinée est l'art du visible : par la gouttière qui sépare ses cases à la "caméra" qui ne montre que ce qu'elle veut bien montrer, c'est un art du vide et du creux, et Reiser d'exploiter cela on ne peut mieux.

   J'ai dit plus haut que Reiser mangeait à tous les rateliers ; mais plus précisément, ce serait notre société contemporaine, plutôt les grandes heures de la société de consommation des années 60 et 70, qui serait son terrain de prédilection. C'est l'époque des grands ensembles cruellement froids et inhumains qui oppressent et isolent ; l'époque de la télévision et de la publicité envahissantes et qui nous empêchent d'aimer ; c'est la médisance des vétérans de la seconde guerre mondiale aux relents pétainistes, les culs-bénis, intouchables et intouchés des mémères bourgeoises qui promènent leurs lardons graisseux ; c'est la pollution des champs, des villes, des voitures et des avions. C'est le progrès, dans tout ce qu'il a de détestable.

   Aussi, les enfants d'être malades des cochonneries qu'ils bouffent, de vomir tout ce qu'ils peuvent et d'être giflés par leurs parents chômeurs ; les libertines qui aimeraient bien faire l'amour au tout-venant mais qui doivent passer au bidet se laver les parties intimes ; les gens de bien, enfin, qui, bien que remplis de bonnes intentions, s'abandonnent à la bassesse la plus vile malgré eux. Le monde de Reiser est mordant et nous rappelle que la France fut, il y a encore peu de temps, non loin d'une dictature militaire : c'est une prison dans laquelle les insectes gesticulent mais ne parviennent pas à s'envoler. En y pensant, par endroits, il ne me semble pas interdit de le voir comme l'un des précurseurs des Idées noires : du moins, on y trouve les mêmes préoccupations, la ville, l'écologie, la morale et la décence, et l'étouffement d'une chute inévitable.

   Et pourtant, il y a de l'espoir dans ces planches, au détour de deux jeunes personnes qui font l'amour dans un champ ; du doigt d'honneur d'un mendiant au noble qui passe devant lui sans le voir ; des seins vaillants et de la croupe valeureuse d'une femme libre et libérée, qui n'a nullement besoin des hommes, du moins du patriacat, pour exister et être heureuse. C'est au cours de ces rares lumières que Reiser parvient à vaincre son pessimisme omniscient et nous propose, parfois même le long d'une utopie écologiste, un avenir meilleur.

   Un obstacle majeur se dresse sur le chemin : l'homme, dans tout son dégoûtant, qui ne pensera jamais qu'aux vanités et aux futilités mondaines et ne saura jamais faire preuve de grandeur, sinon par accident. Souvent, d'ailleurs, c'est la femme qui vient le sauver, non seulement par sa tendresse et son amour, mais surtout par son courage, son pragmatisme, son intelligence. Plus misandre que misogyne, Reiser se pique d'Aragon en nous rappelant qui est l'avenir de qui.

   De tous et de toutes, cependant, c'est encore Gros Dégueulasse que je retiendrai. Comment ne pas aimer ce personnage ubuesque, habillé d'un simple slip kangourou dégoulinant de pisse, de merde et de sperme, déambulant dans les rues et renvoyant les imbéciles à leur propre condition. Cynique, sincère, désabusé, le voilà être plus Diogène que Diogène lui-même, car il n'est pas dit qu'il aime ne serait-ce que ses chiens. Il a souvent ce rôle du bouffon shakespearien, vous faisant honte et vous faisant réfléchir tout à la fois, mais il est de loin le plus malheureux de tous.

   Car la sagesse, en son cas, ne conduit pas à la paix, bien au contraire. Son suicide à la fin de la série, puisqu'il se taillade les veines avec le couvercle d'une boîte de cassoulet, fait sans doute partie des moments les plus forts que j'ai pu connaître dans le domaine de la bande dessinée. Et malgré le ridicule de la scène, malgré l'hypocrisie de cette société qui l'a conduit à cet acte, je persiste à y voir une grande noblesse, et une grande beauté. Il est du pathétique, bien évidemment : mais un pathétique qui confine, ici, à la grandeur. Tel un héros tragique, tout le chemin du Gros Dégueulasse est programmé, de ses débuts à sa fin, et il est un pur produit de son temps. L'on a les Mithridate que l'on mérite.

   Reiser était un génie. Non : Reiser est un génie. Gotlib avait raison de le mettre aux côtés de Picasso et de Dali : chaque album est un petit musée, et la visite est gratuite. Qu'attendez-vous donc ?

   

Commenter cet article