Beat the Beat: Rhythm Paradise (2012, Nintendo)

Publié le par GouxMathieu

   Dans L'Art du roman, Kundera évoque, rapidement, quelque chose qu'il prête à la musique classique et qu'il enlève au rock'n roll. Il dit ainsi que la symphonie, que les compositeurs, par leur harmonie et leur talent, effaçaient le rythme de l'existence. Le rock'n roll en revanche de le réintégrer et, nous dit-il encore, comme cela nous rappelle notre battement de cœur, de nous ramener à notre mortalité. Peut-être. Je préfère penser, quant à moi, qu'il nous fait sentir d'autant plus vivant même si, évidemment, la chute sera toujours là.

 

   Je ne parlerai pas pourtant, ici, de rock'n roll mais de rythme, et plus encore d'un jeu vidéo de rythme ou d'un rhythm game. J'ai eu l'occasion par le passé de parler de musique de jeu vidéo, même de remix de musiques de jeu ; mais je n'ai pas encore évoqué ici de jeux vidéo musicaux. Autant le dire tout de go : de la même façon que pour les jeux de stratégie, je n'ai jamais été brillant dans cette sous-catégorie d'une de mes activités favorites. La raison est ici facile à trouver : je n'ai tout simplement pas le sens du rythme.

   Et, pourtant, parce que leur iconographie est souvent colorée et vive, parce que leur musique est, mais le contraire surprendrait, entraînante et enjouée, parce que leur gameplay est d'une perfection choisie et d'une magnifique justesse, je ne peux m'empêcher d'y venir et d'y revenir. Ces derniers temps, et parce que je désirais me détendre plus que tout, je revenais vers Beat the Beat: Rhythm Paradise, troisième itération d'une série de plus en plus connue.

   J'en ai parlé, jadis et dans l'émission de radio que je commets de temps à autre, aussi n'en rappelerai-je ici que l'essentiel. Beat the Beat, plutôt pour être exact la saga des Rhythm Tengoku, peut être considéré comme un jeu de rythme d'une belle épure à l'instar du projet précédent de ses créateurs, les Wario Ware. À l'encontre des tendances d'alors qui donnaient volontiers dans le kitsch et dans l'exubérance, dans le criard et le psychédélique, ces jeux décidèrent de ne rien afficher d'autre qu'un ou deux personnages pastels, un décor simplexe, une indication parcellaire et, surtout, une musique entêtée.

   C'est qu'il ne faudra alors compter que sur son oreille, et sur les propres battements de son cœur peut-être, pour comprendre quand appuyer sur la touche et poursuivre l'animation. Ces habitués du jeu savent néanmoins que même l'échec doit être drôle : et si c'est la concentration, l'attention qui dicte la réussite, c'est la joie, le sourire plus que la frustration ou l'énervement qui naît de nos maladresses. Comme elles sont, du moins me concernant, nombreuses, j'en sais gré aux développeurs : du moins, cela a participé de ma persévérance, acquise ailleurs comme je l'eus dit ici, et de mon envie de débloquer tous les jeux que l'on pouvait me proposer.

   Ce n'est pas cependant pour son versant ludique que je souhaite parler de Beat the Beat, et vous noterez alors que sa catégorie n'est pas celle à laquelle on pourrait s'attendre, mais bien pour sa musique. Plutôt, il est difficile ici de considérer les deux aspects séparément, ils sont bien plus que le recto et le verso d'une unique feuille de papier : ce ne sont qu'une seule et même chose. Et comme il y a, sans doute, du ludisme dans la musique, il est ici de la musique dans ce jeu ou, plutôt, la musique est jeu. 

   Je ne connais pas mon solfège. Je n'ai jamais appris à jouer d'un instrument de musique, à mon grand regret hélas - mais ma vie n'est pas terminée - et les métronomes ne sont pour moi qu'objets décoratifs avant qu'aides pratiques. J'ai, alors, un rapport mi-empirique, mi-fasciné à ce jeu : là où des amis et mon amie me parlaient de "contre-temps", de "mesures", de "croches" et d'autres termes magiques destinés, je n'en doute point, à invoquer Astaroth ou Teutatès, je tâchais de faire le silence en moi, d'écouter ce don que l'on dit universellement partagé par tous et, surtout, à me départir de ces images qui induisent en erreur plus qu'elles finissent par nous aider.

  J'ai dit plus haut, effectivement, que de notre faculté à suivre ou à ne pas suivre le rythme exigé par le morceau travaillé influençait les saynètes : si tout va pour le mieux, la balle de golf est envoyée dans son trou, l'échassier marche en cadence avec ses congénères, le volant de badminton est renvoyé presto à son compagnon. Un peu d'avance, ou un peu de retard, et la première nous percute douloureusement le mollet ; l'oiseau y perd des plumes ou tord son bec ; un innocent passant sera assommé par le projectile échappé de notre vigilance.

   J'ai alors eu tendance, et même encore maintenant pourtant, à m'appuyer sur les indices visuels pour poursuivre mon aventure. Cela fait illusion parfois, il est vrai ; mais, souvent et dans les phases les plus avancées, nous échouerons. Car le son, cela est connu, voyage à une vitesse qui n'est pas celle de la lumière et nous avons souvent tendance à réagir tôt, bien plus tôt que ce qui est effectivement demandé. C'est là une sensation étrange : une part de nous est convaincue d'avoir raison, l'autre se doit de reconnaître son tort, comme si deux contraires cherchaient à se ressembler malgré eux. Alors, je n'ai eu d'autres solutions que de fermer les yeux, ou de les détourner, pour m'obliger à me fier à ma seule oreille et, miracle, progresser dans le jeu à défaut de connaître mes gammes.

   De la pop au rock'n roll, du rap à la bossa nova, évidemment, Beat the Beat donne la part belle à ces genres qui nous renvoient, si l'on en croit Kundera, à notre propre mortalité. Quittons ces considérations philosophiques : je dirais simplement que ces morceaux sont entraînants et que, bien longtemps après avoir éteint la console de jeu, je les fredonne encore.

   Mais contrairement à ce qui pourrait se produire pour une bande originale, c'est-à-dire qu'un certain morceau nous renvoie à un certain moment et réveille alors en nous des passions secrètes et lointaines de nostalgie et de souvenirs gris et ocres, ces airs-ci, évidemment parce qu'ils ont été composés afin de faciliter notre partie, nous emportent dans des paradis sucrés le temps d'une ou de deux minutes à peine. Sans que ma comparaison ne soit ici spécialement péjorative, je dirais qu'il y a là quelque chose du jingle ou de la publicité, du refrain que l'on récite sans même y prendre garde : si nous avons là volontiers le témoin de l'hypnotisation consumériste dont nous sommes tous, un jour, les victimes, force est de reconnaître l'efficacité du processus.

   Beat the Beat: Rhythm Paradise n'est pas le meilleur, nous disent les connaisseurs, qui reviennent plus volontiers vers l'épisode Game Boy Advance. Peut-être, sans doute, je ne sais pas. J'aime celui-ci, car il m'est bon : et j'aime ces musiques, car elles me sont bonnes.

   "Sur ce dont on ne peut pas parler", disait l'ami Wittgenstein, "il faut garder le silence"... ou battre le rythme. 

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