Le Comte de Monte-Cristo (1844-1846, Alexandre Dumas)

Publié le par GouxMathieu

   J'ai une tendresse particulière pour les intrigues à tiroir et les romans-feuilletons. Si je suis admiratif des grands projets littéraires qui charpentent toute leur intrigue et en font comme un ressort bandé qui se déploie petit à petit, il y a dans l'écriture multiple un plaisir coupable que je renie point. Parmi ces grands feuilletonistes, Alexandre Dumas est sans doute le plus connu ; et Le Comte de Monte-Cristo, son œuvre la plus fameuse.

 

   Je parlais de Batman la fois dernière : un diachroniste soucieux de créer des liens multiples verra dans l'histoire d'Edmond Dantès un précurseur du vengeur masqué. On y retrouve ces jeux sur les identités que l'on doit cacher, la revanche sourde d'un homme qui fut privé de tout, de sa famille en premier lieu ; le lien fort avec la paternité, réclamée mais qui fait aussi peur. Il y a surtout cet appel à la solitude et les forteresses imprenables, qui sont à la fois des refuges et des prisons.

   J'y retrouve surtout l'excitation de l'aventure et cette pensée au long-cours, le personnage planifiant, des années durant, son retour à force de ruses, de manigances et d'entourloupes. Difficile de ne pas être fasciné par le personnage principal, que l'on voit grandir et s'affirmer au fur et à mesure des chapitres : alors qu'il était, au début du roman, un jeune homme naïf, il deviendra un élève assidu d'un mentor partageant son infortune avant d'être enfin un conspirateur soucieux de la justice à laquelle il n'eut point droit.

   Si l'on devait alors élire le prototype du roman d'aventure, peut-être plus modestement le roman d'aventure du dix-neuvième siècle, c'est ici que l'on irait : les personnages sont truculents dans leurs vices comme dans leurs vertus, et on y voit de la jalousie, de la bassesse et de l'ignorance mais aussi de la grandeur, de l'amitié, de l'indéfectible franchise et de l'intelligence ; l'on parcourt des lieux mythiques, Marseille l'ensoleillé, Rome l'impénétrable, Paris la traîtresse ; on vogue de politique en conspiration, on croise des empereurs déchus ou sur le point de l'être, des rois réinstallés sur leur trône et des courtisans qui manient l'épée, la bourse et la parole d'une fatale façon.

   Plus encore, mais c'est là aussi l'art du feuilleton, on est ravi de lire le revirement de chaque fin de chapitre qui nous fait espérer le suivant : l'émeraude que donne un prêtre grimé à un aubergiste prolixe mais qui contente mollement sa femme ; l'annonce du haut-fait d'un brigand et le danger qu'il faudra affronter ; et enfin, comment ne pas tressaillir en lisant la fois première, ou en se rappelant, cette phrase à présent fameuse : "La mer est le cimetière du château d'If" ?

   Peut-être le plus étrange ici, c'est que le personnage principal, cet Edmond Dantès qui a gagné sa place parmi les héros de légende, ne se dévoile que dans une demi-pénombre : toujours décrit par les yeux des autres personnages, il se dissimule à moitié derrière des rideaux, sous la cape d'un manteau, dans l'obscurité projetée d'une torche vive. Son apparat est sans égal, ses habits luxuriants, sa table toujours garnie, mais il est aussi insaisissable qu'un rayon de lune.  Il aurait été noble s'il n'avait pas été trahi : et comme le malheureux roi du conte, sa richesse est un fardeau dont il se serait bien volontiers passé, bien qu'elle lui soit utile pour retrouver son honneur dérobé.

   En y revenant récemment, je me suis aperçu à quel point ce roman était avant tout une "histoire d'hommes". Les femmes sont dessinées lointainement, esquissent une menace ou un avertissement mais se dérobent face aux mouvements des royaumes. Seule Mercédès, figure fantasmée de l'idéal amoureux, saura reconnaître sous le fard son ancien amant et construira une montagne de ses mains nues : mais malgré sa lumière, elle demeurera un instrument au service de l'immense projet sans jamais atteindre la dimension que l'auteur prêtera à d'autres.

   C'est peut-être cela encore qui me fait songer que nous avons là, quelque part, la matrice des histoires de vengeance que nous connaissons dans notre culture populaire : car la vengeance, même juste et même réclamée, ne peut qu'enlaidir qui la sert. Je ne serai pas dupe, et je ne ferai pas de Dantès un héros même si je ne peux qu'aimer son intelligence et sa persévérance : il gardera ainsi toujours cette place unique dans mon cœur, celle de la persévérance et de la force. Pour ainsi dire, le crime est laid : mais comme le criminel est beau !

 

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