Thriller (1982, Michael Jackson)

Publié le par GouxMathieu

   Il y a les œuvres, et il y a les chefs d'œuvre. Il y a celles qui sont plaisantes, mais sans génie aucun ; et il y a celles qui sont comme les étoiles, destinées à brûler des éternités et, quand bien même mourraient-elles un jour, leur lumière était si intense, bien que lointaine, qu'on la reçoit encore des siècles et des siècles plus tard.

 

   Lorsque Michael Jackson mourut, j'entendis d'un mien ami cette phrase : "c'est la mort de l'innocence". À l'heure où ses démêlés avec la justice revenaient, bruyants et odorants, dans la presse, je trouvais l'expression appropriée bizarrement : et je revoyais Thriller. Voilà un terme anglais que l'on pourrait traduire, grossièrement, par "film à suspense", avec une certaine composante horrifique cependant ; voilà le génie des langues pour vous. Et tandis que ce titre semble nous orienter vers l'horreur et le sang, la pochette nous présente le chanteur en costume blanc alors qu'un tigreau facétieux joue sur sa jambe. On a volontiers vu plus effrayant, même au début des années 1980 !

   Et quand bien même la chanson phare nous plongerait dans les plus belles heures de la série B, c'est encore en chorégraphie que les monstres avancent, et c'est dans une salle de cinéma que l'on se réfugie. Plus j'y viens, et plus je trouve dans cette pièce maîtresse de la pop-culture comme une imagerie sucrée-salée, un écart qui surprendrait volontiers si on la croyait une simple émanation du marketing.

   Il y a bien du génie ici, et ce n'est pas hasard d'y trouver, ne serait-ce, un ancien Beatles en la personne de Paul McCartney accompagner le roi de la Pop dans un duo langoureux ; et même si l'on ne restait jamais que sur les pistes en solitaire, force est de reconnaître que rien n'est à jeter, et que tout est à redécouvrir : "Beat it" est à la fois une ode à West Side Story et un regard sur la fâcheuse et mortuaire bataille que se livrèrent, à Los Angeles, les Crips et les Bloods ; "Billie Jean", qui par ses airs légèrement disco tire tant du côté de la décennie antérieure que de la sienne, évoque sur une piste de danse satinée la question de la filiation et de la fidélité ; et que dire de "P.Y.T. (Pretty Young Thing)" dont le nom même, gentiment, m'a toujours fait penser à l'ironie des guillemets de l'album "Heroes" de David Bowie. 

   Mais contrairement à d'autres auteurs et à d'autres artistes qui utilisent ces détournements mignards pour nous inviter à la réflexion, comme des souris peuvent figurer l'holocauste ou un conte le viol, j'aime à croire que la démarche de Michael Jackson fut, ici, parfaitement innocente et sincère. Il y a comme un double détournement : le léger évoque le grave, qui revient alors au léger. Nous sommes comme sur un autre plan d'existence et c'est ce qui permet d'éviter l'écueil auquel beaucoup se frottent, celui de l'écœurante sucrerie, pétrie de bons sentiments et qui, par son refus de toute nuance, est plus éloignée de la réalité que n'importe quelle autre fiction.

   La musique elle-même, puisque je me suis surtout concentré sur le propos, participe sans doute de cette impression étrange : parfois disco comme je le disais, toujours "pop", parfois rock'n roll, elle construit cette belle alchimie qui la rend volontiers intemporelle et, à l'image d'un Elvis Presley qui fut l'un des modèles avoués du chanteur, il n'est pas rare d'encore l'entendre aujourd'hui, comme si elle ne datait que de la veille.

   Elle a également cette qualité que l'on a parfois tendance à oublier, du moins quand on se plonge dans de cuisantes pensées : elle danse et fait danser, et il suffit que cet air surgisse pour qu'aussitôt son énergie nous soit communiquée. Des générations entières, sans doute, se sont réconciliées sur ces ritournelles : et s'il s'agit bien d'innocence, c'est là encore une grande preuve du génie de cet artiste qui, autant par ses frasques que par son travail, a durablement marqué la culture moderne. Inutile de dire que je reviens souvent à Thriller, et que jamais je ne m'en lasse : il est comme ces livres que l'on parcourt encore en y trouvant à chaque fois quelque chose de neuf, et les pistes qui sont, à cette écoute précise, mes préférées, en disent davantage sur moi que sur l'album lui-même.

 

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