Remarques sur la langue française (1647, Claude Favre de Vaugelas)

Publié le par GouxMathieu

   Il y a de cela quelques temps, j'avais parlé d'une grammaire, et j'avais rapidement évoqué le travail des Remarqueurs. Je reviens ici sur le plus connu d'entre eux, Vaugelas ; et sur son ouvrage le plus étudié, les Remarques. C'est un texte que je fréquente depuis plusieurs années à présent, et que je parcours tant pour le travail que pour le plaisir : et il a comme une richesse étrange, que je ne saisis pas encore parfaitement néanmoins.

 

   Il y a une certaine ironie de l'histoire dans tout ceci : à la Renaissance, puis à l'âge classique, les remarqueurs, les grammairiens et les auteurs travaillaient de concert, se fréquentaient volontiers, s'inspiraient les uns et l'autres, définissaient dans la douleur parfois leur champ d'investigation. Aujourd'hui, les premiers ont disparu, ou plutôt se sont dilués dans l'homme de la rue qui croit, car doué de paroles, être maître es corrections ; les seconds sont conspués, à raison parfois tant ils peuvent être traversés de querelles intestines ; les derniers dédaignent les deux autres dans leur tour d'ivoire, pour une raison qui continue de m'échapper.

   Fut un temps pourtant où l'on n'avait guère peur de changer les choses ; où la langue était à l'image de ces blocs d'argile que l'on manipule, travaille, déforme pour créer l'Adonis, sans avoir peur de l'écorner. Loin d'être un chef d'œuvre, elle n'était encore qu'un brouillon ; et comme de juste, on la biffait, modifiait, modelait sans peur : il fallait atteindre l'élégance et la beauté, et tant pis s'il fallait balafrer le modèle chemin faisant.

  Les Remarques composent ainsi un texte magistral, susceptible de nous faire voir toute cette réflexion linguistique normative en mouvement, pour ainsi dire : de la même façon que les Essais étaient un texte animé, une fenêtre directe sur la pensée fluide d'un auteur, le travail de Vaugelas témoigne de l'énergie d'une langue vivante dont les usagers se disputent l'appropriation, argumentent longtemps, s'entendent parler et déterminent le vrai du faux. Par endroit, et dans certains articles, l'on peut bien s'imaginer cette vie de courtisan, ces assemblées croquées par le Cardinal de Retz ou Guez de Balzac parfois, et si les duels ne se font qu'à fleurets mouchetés, ils n'en sont pas moins d'une extrême violence.

   Alors, moins qu'un témoignage sur la langue classique, ce recueil d'être une histoire du rapport entre la langue et ses usagers, et les partis pris et commentaires de Vaugelas de se lire davantage comme une sincère quête de la vérité que comme un vade-mecum glacial à destination des écoliers, des étudiants ou que sais-je encore. Jamais les remarqueurs et les grammairiens n'ont su influencer la façon dont on pouvait parler, et leur prêter ce pouvoir, c'est se tromper sur leur rôle véritable dans l'établissement de la norme linguistique. Ils sont davantage des observateurs que des commanditaires : et ils n'ont de puissance que supposée.

   À ce moment de notre histoire grammaticale, lorsque quelques réformes, édictées par quelques académies à qui l'on prête un droit de regard sacré sur les mots, défraient la chronique, lorsque montent aux créneaux thuriféraires, professeurs amateurs, auteurs arrogants et autres gardiens du temple et prétendent nous dire ce qui est bon et ce qui ne l'est pas, je trouve comme une grande humilité chez Vaugelas, lui que l'on présente pourtant comme le "greffier du bon usage".

   Je ne veux pas jouer à ce petit jeu du "s'il était encore en vie, que dirait-il etc." ; mais je pense simplement que ces débats imbéciles auraient une bien autre apparence, si l'on argumentait aussi farouchement et aussi intelligemment que ces remarqueurs d'antan.

 

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