Grammaire méthodique du français (1994, Martin Riegel, Jean-Christophe Pellat et René Rioul)

Publié le par GouxMathieu

   J'entends déjà les gorges chaudes : que vient faire un ouvrage de spécialité, qui plus est de grammaire, dans la catégorie "Littérature" de ce blog ? Encore, poursuivent-elles, nous avons accepté, jadis, Figures III, car il y avait, au-delà du sujet, un vrai plaisir de conteur, une jouissance du verbe ; mais là, cette Grammaire méthodique du français, comme vous dites, que peut-on y trouver de romanesque, à part quelques citations à la sauvette ? Eh bien ! réponds-je. On y trouve tout le reste : et c'est déjà énorme.

 

   De la grammaire considérée comme un des beaux arts, voilà ce dont il est question. Il ne s'agit pas de ne faire aucune faute, d'une part car même les plus grands se perdent dans les méandres de la langue, d'autre part car celle-ci constamment évolue d'imprécisions en barbarismes et s'enrichit alors. Il ne faudrait s'imaginer effectivement les langues comme des animaux tranquilles, allant tranquillement l'amble sur les sentiers du temps et grignotant, par ci, par là, quelques pissenlits et quelques chardons. Ce sont au contraire de fougueux broncos, indomptés et indomptables, allant qui à gauche, qui à droite, frappant et ruant, qui reviennent sur leurs sabots, mordent, hennissent, sont tout colère. Aussi, il ne faudrait voir les grammaires comme des maîtres poussiéreux ou comme des érudits qui, de leur bourdon noueux, guideraient les locuteurs avec sagesse. Elles m'apparaissent davantage comme des photographes qui, toujours en retard, enregistrent comme ils peuvent ce qu'ils lisent.

   La Grammaire Méthodique du français, à l'instar des autres, de ne pas dire le vrai et le faux, mais observe ce qui se dit beaucoup et ce qui dit moins. Il n'y a de règles que de statistiques, il n'y a de normes que de populaires. Si un usage, apparemment fautif, devient le plus fréquent de tous, il devient règle ou variante : ainsi le philtre, qui était à l'origine uniquement dédié à l'amour, faiblit en moindre potion ; ainsi la feuille, qui tombait de l'arbre, quitta sa métaphore première et envahit sans mal nos cahiers ; ainsi le passé simple, qui jamais ne côtoyait le présent, l'accompagne à présent de sa force historique. Ces mêmes gorges chaudes, sans doute, crient à un appauvrissement de la langue, à l'inculture, à l'horrifique : je les attends alors, puisque la langue d'aujourd'hui est pâle réplique de celle d'antan, et j'espère qu'ils parleront le français de Hugo ; mais comme ce dernier parlait déjà une version abâtardie de la langue de Voltaire, il leur faut remonter plus haut, et ainsi de suite. Autant dire que je ne les respecterai que lorsqu'ils se risqueront à hurler comme des singes.

Dessin original de SMBC.

   Ceci étant posé, revenons. Pourquoi donc la GMF, comme on l'appelle souvent, et non une autre aussi célèbre, le Bon Usage ou la "Sancier-Château" ? Paradoxalement sans doute, car elle est à la fois la plus sincère et la plus chafouine, la plus honnête et la plus trompeuse. Elle élimine, sous une apparente méthode, nombre de cas problématiques, répandus mais à la difficile analyse ; elle prétend avancer lentement et sagement, mais revient régulièrement en arrière, hésite, fait des choix discutables ; elle illustre chaque point de nombreux exemples, qui feront autorité, et excuse volontiers les auteurs qui ignorent poétiquement ce que les grammairiens recommandent.

   Étrangement, et malgré sa stature droite et son examen parfait, sa circonférence agréable, cette Grammaire Méthodique deviendrait presque, par endroit et dans ses dernières pages où elle quitte, avec sincèrité, les structures phrastiques et les catégories anciennes, une "grammaire critique du français". C'est ce moment agréable, comme disait Francis Bacon, où un peu de science éloigne de Dieu, mais où beaucoup y ramène. On pensait reconnaître une voix passive, n'était-ce pas plutôt une structure attributive ? Cet infinitif, là, ne ressemble-t-il point davantage à un substantif qu'à un verbe ? Et comme ces adverbes et ces prépositions sont proches l'un de l'autre ! Est-il vraiment malin de les distinguer ?

   Je brouille sans doute et très volontiers mes propres définitions. On me dira inconstant : sans doute. Les poètes ne se comprennent pas, ni entre eux, ni eux-mêmes, ni jamais. Ce qui est beau, ce n'est jamais le mot, mais le vide qui les sépare ; ce qui est beau, ce n'est pas le sens, c'est l'absence de sens ; ce qui est beau, ce n'est pas ce que l'on peut décrire, mais bien ce qu'on ne parvient pas à dire. La beauté de la grammaire, et là où on peut trouver de la beauté de la même façon, je présume, qu'un autre en verra dans la mathématique ou l'informatique, ce sont les structures qui semblent explicables mais qui résistent à l'interprétation ; ce sont celles qui échappent à l'analyse, mais que l'on rapproche malignement d'autres, plus évidentes ; ce sont celles, enfin, qui nous échappent définitivement. Alors, on se prostre et on observe, attentivement, cette formule magique, que l'on entend bien pourtant, qu'on lit néanmoins, que l'on comprend toujours, mais qui nous étonne certainement.

   Les grammaires, qu'elles soient méthodiques ou non, célèbres ou non, populaires ou érudites, n'ont jamais amélioré la grammaire de quiconque. Au mieux, elles font des cuistres ; au pire, elles confortent les novices dans leurs certitudes et leur font croire qu'elles tiennent la vérité, alors qu'elles n'ont jamais eu cette prétention. Je préfère les voir comme des petits bouts de civilisation, presque comme des livres d'histoire. Certains lisent Michelet ; pour connaître le génie d'un peuple à un endroit du temps, qu'on me donne plutôt une grammaire.

   Et dans ses structures et son système, dans ses fourberies et dans ses errements, dans ses certitudes et ses doutes, apparaîtront dans ce clair-obscur les contours de ses rêves, les calculs de ses ambitions, les clochers de ses temples. On ne saurait réduire toute une civilisation à l'accord de ses pronoms ; mais prétendre la connaître sans cela, c'est être tout autant dans l'erreur. En attendant, que l'on me pardonne : mais je trouve ces phénomènes de subordination inverse tout à fait fascinants...

 

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