Gaspard de la Nuit (1842, Aloysius Bertrand)

Publié le par GouxMathieu

   J'avais parlé il y a peu d'un "petit décadent", Jean Lorrain ; je m'en vais à présent parler d'un "petit romantique" découvert lors de mes études. S'il est en effet une qualité que je prêterai toujours à l'Université, c'est bien celle-ci : pouvoir découvrir des œuvres et des auteurs qui, sans cela, seraient restés en-dessous de notre radar à jamais.

 

   Dire que Gaspard de la Nuit est le fleuron du romantisme, de ce romantisme à la fois baroque et grotesque où se mêlent, dans un même élan, le Moyen-Âge de légende, les formes sombres des clochers aigus et le hululement de la chouette et du corbeau, c'est enfoncer des portes ouvertes ; le dire encore tandis que l'on nous citera qui Hugo, qui Chateaubriand, qui un autre, c'est affirmer la toute puissance de ce recueil et l'incroyable souvenir qui est désormais mien.

   Comme toutes les grandes œuvres et, du reste, comme toutes les œuvres que je me plais à aimer et dont je parle dans ce journal, Gaspard de la Nuit peut s'aborder de nombreuses façons, chaque lecture étant juste, aucune n'étant vraie pour reprendre un fameux mot de Foucault. Il y a, tout d'abord et pour moi, l'immense plaisir linguistique que me procure la lecture : j'ai, après sa traversée, enrichi considérablement mon vocabulaire, pour mon propre bien. Des guilledous aux tabagies que je récite en chantant pouilles en passant par les bambochades qui s'empanachent sous les ramées alors que je vide quelques vidrecomes, ce fut un feu d'artifices de termes rares et choisis.

   Il y a, ensuite, toute la dimension picturale du recueil, et je ne parle pas des eaux-fortes qui accompagnent certaines des pièces et ouvrent chaque livre mais, également, de la disposition même de ce que l'on appelera, à tort ou à raison mais là n'est point le propos, des poèmes en prose ou de la prose poétique : l'enchaînement à la fois joyeux et lugubre des couplets, le vide qui les sépare et qui sépare chaque mot ; j'ai toujours pensé qu'il y avait dans les textes et la langue écrite une poéticité se dégageant non seulement du plein, des lettres, mais aussi des espaces, du creux. Gaspard de la Nuit me donne raison, la beauté venant certes de la présence mais aussi, et souvent, de l'absence : du rire d'Ondine qui se brise comme du verre dans la nuit, dans le brelan d'amour qu'une dévote referme en riant, dans une vessie qu'un enfant enfle pour s'amuser.

   Et il y a, bien entendu et enfin, les pièces en elles-mêmes, il nous faut évidemment en parler ! Les images qui nous viennent à l'esprit après lecture de Scarbo qui s'invite dans notre chambre en sautant et roulant, de Messire Jean et de ses conseils à mi-mots, de La Cellule où ce prisonnier n'entendra plus le glas mais une cloche autrement plus belle, s'impriment durablement et dans notre cœur, et dans notre esprit, et dans notre chair.

   Gaspard de la Nuit fait partie de ces livres qui ne font pas que nous traverser mais qui laissent, sur leur passage, quelques petites graines sentant l'amour, la mort et le goudron et qui finiront par éclore en fleurs de joie, de tristesse et de mélancolie mêlées.

   L'on ne peut pas aimer ce recueil : l'on ne peut que se sentir cruellement affamé après avoir fermé l'ouvrage. Nous nous consolerons alors en relisant certaines pièces, en écoutant le triptyque de Ravel, en visitant Dijon, même, en quête de ce philosophe de légende qui m'a toujours fait pensé, en esprit, à Boulgakov et, bien entendu, au Maître et Marguerite, sans même que l'anachronisme ne me fasse peur.

   Je reprendrais bien un mot célèbre, et je dirais qu'il y a, dans Gaspard de la Nuit, "tout". Il y a toute la poésie, il y a toute la prose, il y a toute la beauté, il y a tout l'ennui : c'est l'Univers en quelques pages.

   Pour raconter une anecdote, on m'a demandé un jour, après lecture d'un de mes textes et me félicitant - ce qui s'est accompagné, à ma grande honte, d'une profonde et sincère fierté - de mon style et du plaisant de mes mots, ce qu'il fallait faire pour "écrire aussi bien que moi" (sic).

   Sans hésiter une seule seconde, je répondis : "Lis Gaspard de la Nuit".

   Et j'espère que cet ouvrage suscitera encore, à l'avenir, de nombreuses vocations.

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