Monsieur de Bougrelon (1897, Jean Lorrain)

Publié le par GouxMathieu

   De la même façon qu'il existe des "petits romantiques", des auteurs qui sont bien moins connus que les Hugo, que les Chateaubriand ou les Vigny, il est des "petits décadents", des écrivains ayant fait l'essentiel de leur carrière à la fin du dix-neuvième siècle et que les pensums des chercheurs ont, depuis, oublié. Bien moins cité dans les anthologies qu'Huysmans, Jean Lorrain mérite bien que l'on s'y arrête, ici par l'intermédiaire de ce que je juge être son chef d'œuvre, Monsieur de Bougrelon.

 

   L'histoire de Monsieur de Bougrelon est assez simple à relater : quelques étudiants parisiens en goguette, une fois leurs études terminées, décident de se payer du bon temps en Hollande, autrement dit de fumer de l'opium et de rencontrer quelques filles de joie. Dans un bar de la ville, ils feront alors la rencontre de Monsieur de Bougrelon, parisien expatrié lui aussi, qui les prendra en amitié et décidera de leur montrer les merveilles de ce beau pays.

   Mais la beauté du texte ne tient pas en son intrigue, mais bien au personnage éponyme. Moins qu'un Des Esseintes, je pense sincèrement que l'on peut faire de Bougrelon le premier "punk" de l'histoire du monde. Dandy parfaitement désabusé ne buvant que les meilleurs rhums et ne prisant que le plus fin des tabacs, il a cet aspect à la fois grotesque et sublime de ces futures têtes à crête. Le costume ceintré mais au vert pétard, la botte vernie mais baillant aux orteils, le cache-nez arrogant mais troué et rapiécé de toutes parts, il est capable de mélanger, dans une même phrase, la poésie antique, la peinture maniériste et la gaillardise des bordels.

   Si À rebours était sans aucun doute un "manifeste" de la décadence, Monsieur de Bougrelon en serait une illustration parfaite et les hypotyposes se succèdent sans interruption d'aucune sorte. Les musées, les rues, les châteaux, les tabagies : rien n'échappe à l'œil amusé et sournois de ce dandy magnifique, le verbe et la canne haute, manquant à chaque pas de trébucher pour mieux se relever de ses cendres.

   Bien qu'étant un roman en prose, il y a une véritable poéticité ici : les passages purement narratifs laissent leur place très souvent aux dialogues ou, plutôt, aux monologues de Bougrelon qui, tel un prince sautillant, nous emporte dans son monde. Il faut l'entendre - car à ce point-là, on ne lit plus, on écoute - nous décrire l'œuvre de Léonard de Vinci et terminer, magistral par un : "Moi, La Joconde, elle m'aspirait tout !"

   Il peut être difficile de trouver l'ouvrage aujourd'hui cependant : les éditions de Jean Lorrain sont surtout critiques et universitaires et valent, de fait, chères. Si une autre de ses œuvres, Monsieur de Phocas, est disponible en poche, l'on aura plus de chance de trouver notre dandy adoré dans quelques anthologies d'auteurs de "fin de siècle" au prix, peut-être, plus abordable.

   Aussi, si vous tombez un jour prochain, chez votre bouquiniste favori, sur ce roman d'exception, faites-vous une faveur : et enivrez-vous.

 

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