Poèmes antiques et modernes (1826, Alfred de Vigny)

Publié le par GouxMathieu

   Il y a des œuvres qui ne peuvent se goûter que lorsque le cœur et l'âme sont disposés de façons idoines : les lit-on trop tôt ou trop tard, et elles passent comme la neige de mars. Il n'y a de coups de foudre que de hasard, et l'on peut se gaver que de trop manger. Alfred de Vigny est l'auteur de l'une de celles-ci me concernant : et j'ai redécouvert, frappé de tonnerre, une pièce maîtresse à présent de mes favorites.

 

   Éloigné de mes foyers, il me fallait de quoi lire en cherchant le sommeil qui ne viendra jamais ; et tandis que je prenais dans ma besace mes classiques, Chateaubriand et Montaigne, mes regards se posèrent sur les Poèmes antiques et modernes. J'agis toujours sur coup de tête : et me souvenant ne pas avoir été transporté, il y a de cela six ou sept ans, quand j'avais traversé le recueil, je me décidais néanmoins de lui donner une seconde chance. Au pire, cela me ferait une agréable distraction.

   Dieu ! Il s'en fallût de peu que ces alexandrins n'éliminassent parfaitement la glorieuse lumière des deux autres, mais ils résistèrent malgré tout : les soleils ne se dévorent pas entre eux. Et même s'il n'y a pas ici une perfection absolue ou, du moins, des défauts que j'ai su outrepasser car rien n'est jamais à laisser tel quel, la voix a porté aussi loin qu'un vent d'orage peut le faire.

   Vigny souffre à ce que j'ai cru comprendre d'un mal que l'on prête également à Chateaubriand : on le soupçonne d'une certaine accointance avec un temps révolu, et ses regards le faisaient, nous dit-on encore, appartenir à un ancien régime dont il ne reste plus de têtes. On dit encore qu'il n'aimait pas Hugo et, quelque part, cela me le rendait plus sympathique encore : trop souvent oublie-t-on que ce dernier était des leurs avant qu'il ne lui pousse des ailes républicaines. On me l'avait enfin présenté comme altier et impénétrable.

   Certes. Mais ce ne fut pas, non plus, pour me déplaire.

   Il y a dans cette poésie post-révolutionnaire, dans ces vers tressés par ces nobles dénoblis qui prouvent à quiconque que l'aristocratie n'est pas seulement affaire de sang, mais aussi d'esprit, une grandeur magique qui ne me laisse pas indifférent. Je ne suis guère porté par la poésie, peut-être ai-je déjà eu l'occasion de le dire ci et là : mais si elle sait se montrer avec une certaine pompe et si elle s'habille d'un "effet de sourdine", elle me plaît plus que tout. Je suis pour ces choses-là, en tout d'ailleurs, assez "vieille France" : et je n'aime pas ces styles qui, parce qu'ils imitent le souffle vivant, se pensent plus vifs que la vie elle-même. Las ! Ils mourront avec ceux qui les ont créés. 

   Il faut bien se présenter devant l'éternité avec un peu de chien.

   Le mètre est ainsi équilibré, l'hémistiche rarement surprenant. La rime, parfois, se donne le luxe d'être plus pauvre que de coutume, et la balance globale en souffre. Les sujets, sans guère de génie sans doute, errent entre la Bible et les Justes ; le verbe de l'alexandrin parfois se fait pesant.

   Mais la voix se fait entendre.

   Qu'on laisse donc le cor à Roland avec les sanglots de l'automne ; ce n'est pas la pièce la plus réussie.

   Que l'on chante, au contraire, les malheurs d'Éloa et ses amours interdites :

« Où me conduisez-vous, bel Ange ? — Viens toujours.
— Que votre voix est triste, et quel sombre discours !
N'est-ce pas Éloa qui soulève ta chaîne ?
J'ai cru t'avoir sauvé. — Non, c'est moi qui t'entraîne.
— Si nous sommes unis, peu m'importe en quel lieu !
Nomme-moi donc encore ou ta sœur ou ton Dieu !
— J'enlève mon esclave et je tiens ma victime.
— Tu paraissais si bon ! Oh ! qu'ai-je fait ? — Un crime.
— Seras-tu plus heureux ? du moins es-tu content ?
— Plus triste que jamais. — Qui donc es-tu ? — Satan. »

 

   Ou encore le masque de fer au fond de sa prison, et qui sera peut-être sauvé :

« Laissez en paix ma mort, on y laissa ma vie. »
Et d'un dernier effort l'esclave délirant
Au mur de la prison brise son bras mourant.
« Mon Dieu ! venez vous-même au secours de cette âme ! »
Dit le prêtre, animé d'une pieuse flamme.
Au fond d'un vase d'or, ses doigts saints ont cherché
Le pain mystérieux où Dieu même est caché :
Tout se prosterne alors en un morne silence.
La clarté d'un flambeau sur le lit se balance ;
Le chevet sur deux bras s'avance supporté,
Mais en vain : le captif était en liberté.

 

   C'est là l'essence, c'est là le suc : c'est l'aspiration qui tout emporte et qui n'oublie rien. Mes heures de veules solitudes me parurent habitées de fantômes que je ne connais trop bien, mais ils parlaient d'une nouvelle voix et le doigt qu'ils levaient me montrait un endroit que je n'avais jamais entrevu. J'ai reconnu récemment la Beauté qui m'avait quitté, ils en ont dessiné les contours sombres et froids. Les glaces sont à nouveau éternelles, et j'ai froid à nouveau.

   Je relirai bien mon de Lisle ou mon Chênier, tiens ; peut-être suis-je prêt à côtoyer le Condor et Fanny.

 

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