Proêmes (1948, Francis Ponge)

Publié le par GouxMathieu

   Derrière le mot "poésie", beaucoup de choses peuvent être entendues. Il en est qui glissent des choses très précises derrière ce terme, des vers et du rythme : mais que faire alors de Chrétien de Troie, que faire de René Char ? Il en est qui ne font pas de distinctions, mais que faire d'Alain Robbe-Grillet, que faire de Danilo Kis ? Montaigne peut-être avait raison : et il ne faut pas choisir.

 

   Faire ici l'histoire de la poésie, du moins de la poésie française, me semble hors de portée. Retenons alors ceci : l'acception du terme de "poésie" pour un genre versifié n'apparut que lorsque la prose exista en tant que telle, soit vers le XVe siècle, peu ou prou. Auparavant, seule l'écriture de Dieu pouvait se permettre de s'affranchir de la rime et de la page pour courir autant qu'elle le souhaitait. Quelques romans apocryphes plus tard, quelques Saint-Graal recherchés, et les choses se bousculèrent : la Littérature, perçue pendant encore trois siècles de plus comme un témoignage véritable, de s'écrire en prose et le reste, la poésie, d'être la seule et unique marque du génie humain.

   Les codes furent élaborés : odes, ballades, rondeaux, sonnets, poésie dramatique, alexandrins, octosyllabes... En vérité, il fallut attendre d'une part Madame de Sévigné pour introduire, de l'aveu de tous, de la poésie dans la prose, d'autre part Gaspard de la Nuit pour que ce mariage soit officialisé. Et tous les autres auteurs, depuis, de remettre en question les antiennes d'alors et de déconstruire un genre qui n'a, peut-être, jamais existé.

   De Francis Ponge, l'on connaît surtout Le parti-pris des choses, œuvre qui a fait de nombreuses émules, je fus d'ailleurs de ses thuriféraires : exercice de décréation et de déconstruction, le poète s'essayait, à partir d'un seul et unique objet, à lui rendre toute sa beauté métaphysique par l'intermédiaire d'une étude aussi acérée que le scalpel d'un chirurgien. L'on songera bien entendu aux surréalistes : mais si le travail de l'auteur se place sans doute aucun à l'encontre des mouvements romantiques et parnassiens et réfute, autant que faire se peut, le lyrisme et l'épanchement, il serait hâtif d'en faire un sbire d'André Breton. Au contraire, il se méfiait, signe de son intelligence, de l'écriture automatique et des élans contraires à la raison ; et si l'on trouve, en chemin, quelques références à une Terre bleue comme une orange ou à des champs magnétiques, c'est plus par clin d'œil que par école.

   Nombre de ses pièces sont alors étudiées : "La Pluie", "Le Galet"... Un simple cageot peut devenir un objet poétique. Il ne s'agit pas, comme le fit Baudelaire, de prendre une charogne et de la rendre belle : mais de faire sourcer la beauté de l'insignifiant. Plutôt, ce n'est pas car la chose est insignifiante qu'elle est belle, mais bien qu'elle est belle parce qu'elle est insignifiante : un renversement rhétorique qui m'a, personnellement, infinimement plu.

   C'est pourtant ici à ces Proêmes que je m'attaque. Le titre lui-même me plaît, avant même de lire le recueil j'étais conquis : entre la prose et la poésie, il y a soit la pose du mirliton, soit le proême du démiurge ; et ce livre de se présenter à la fois comme un manifeste, et comme une illustration en marche des principes édictés. Le premier livre déjà annonce la couleur : "Natare piscem doces", ou "Tu apprends au poisson à nager". Tu savais versifier ? Eh bien, à présent, tu feras de la poésie. "Il faut enfin tout dire simplement, nous annonce-t-il, en se fixant pour but non les charmes, mais la conviction."

   La poésie, faut-il le rappeler, est un acte éminemment politique : des épopées aux épithalames, il est tout naturel, alors, que Ponge citât Malherbe ou La Fontaine, poètes de cour, parmi ses modèles. L'on dira Breton, certes : je réponds volontiers Aimé Césaire. Ce dernier aussi faisait de la poésie une œuvre politique : mais alors qu'il voulait fonder une nation, et y parvint, Francis Ponge créa une langue, excusez du peu !

   Cette langue odieuse, celle qui est à la fois le plus bel objet du monde et le pire de tous des dires d'Ésope, d'être à la fois le burin et le marbre, et les mots écorchent celui qui les lirait de trop près ou qui leur accorderait trop d'importance. Ponge fait plus que jouer avec les mots : à l'instar d'Humpty Dumpty, il devient leur maître et leur fait dire ce qu'il désire. Saussure, et les structuralistes, passaient par là : adieu, anagrammes et motivations, bonjour arbitraire du signe, bonjour démotivation du signifiant ! 

 

FABLE

 

Par le mot par commence donc ce texte

Dont la première ligne dit la vérité,

Mais ce tain sous l'une et l'autre

Peut-il être toléré ?

Cher lecteur déjà tu juges

Là de nos difficultés...

 

(APRÈS sept ans de malheurs

Elle brisa son miroir.)

 

   J'ai la conviction profonde, je l'ai toujours eue, que la Littérature, que l'exercice littéraire, est un art du langage avant d'être un art de l'affect. De Tristan et de son amour qui part en mer aux Bougrelon en passant par les vergers du Roi Louis, il n'a jamais été de Littérature sans calembours, sans jeux de mots, sans torsion de la langue. Pendant longtemps cependant, cette langue fut au service des sentiments et de grandes œuvres d'en être issues.

   Mais une fois la peau de l'orange enlevée, une fois l'os brisé, une fois le vers déconstruit et les "Beaux et grands bâtiments d'éternelle structure" mis à terre, que reste-t-il sinon qu'un son, sinon qu'un mot, sinon qu'une phrase ?

   "(...) je ne rebondirai jamais que dans la pose du révolutionnaire ou du poète". Auteur chafouin, va : il savait depuis déjà que ce n'était que la même chose. Et si ce sont derrière des drapeaux que les peuples se soulèvent, c'est en chantant qu'ils avancent.

Commenter cet article