Mangez-le si vous voulez (2009, Jean Teulé)

Publié le par GouxMathieu

   L'une des qualités que je puis le plus apprécier, autant chez un auteur qu'en général, c'est la constance, l'équilibre, l'attingible d'un idéal, d'un objectif et de s'y tenir. Gare à qui placerait la barre trop haut dès l'entraînement, jamais ne pourra-t-il faire mieux en compétition. Et c'est après avoir été déçu par un récent roman que je me ressouvins d'un autre que j'avais bien mieux apprécié.

 

 

   Celui de l'auteur qui me déplut, c'était Le Magasin des suicides, qui a joui pourtant d'un beau succès populaire et critique mais que j'ai trouvé convenu, plan, voire mauvais par endroits ; celui que j'apprécie, c'est Mangez-le..., chronique étrange d'un fait divers arrivé il y a plus de cent ans, dit "le drame (ou l'affaire) de Hautefaye" dans lequel un notable fut victime d'un lynchage incompréhensible. On trouvera rapidement référence de cette affaire sur Internet, les choses sont à présent assez bien documentées ; mais ce qu'il me plaît également dans ce roman de Jean Teulé, qui se revendique lointainement de cette veine historique, c'est cette construction linéaire, implacable, régulière.

   S'il y avait eu là un peu plus d'ironie, et volontiers un peu plus de soleil et de sable, on aurait pu penser à Garcia Marquez, et à Chronique d'une mort annoncée ; il y a cette progression presque tranquille, séquencée et chronologiquement ordonnée - bien que Teulé privilégie ici davantage une progression spatiale que temporelle, ce qui n'est pas sans intérêt - et bien que l'on découvre progressivement le sort d'Alain de Monéys, on croit savoir dès le commencement ce qui se produira.

   Autre chose, peut-être : si je goûte traditionnellement peu le "style blanc", celui de la Jalousie par exemple, et si je préfère le flamboyant à l'étincelle, il me semble que la chose est parfaitement appropriée ici. Il y a la sécheresse du procès-verbal dans ces dialogues crus, sans incises ni émotions, l'aride du procureur n'exposant que des faits, sachant qu'ils parleront mieux que tous les accents tremblants ; la sidération n'est jamais dans les mots, elle est tout orientée vers le lecteur qui patiemment conçoit la douleur, entrevoit l'horreur, comprend l'absurdité.

   C'est sans doute également la raison pour laquelle l'étiquette de "roman" me dérange quelque peu. S'il peut l'être en grossissant longtemps le trait, bien que la fiction soit réellement ténue et le style sec, et s'il peut l'être en ignorant sa chronicité, je préfère volontiers le prendre comme une collection d'apophtegmes ou d'aphorismes, comme un collier de perles tranquilles qui séparément ne disent rien, mais mises en chapelet deviennent cilice et tranchent la chair. C'est autant la folie de la foule que l'incompréhensible et l'absurde des événements, liés entre eux par le temps et l'espace, mais séparés de toute signification : c'est la synchronicité jungienne dans sa splendeur historique. Pour cela, et pour sa philosophie empirique peut-être, involontaire mais tendre, je garde un souvenir agréable de son parcours. Je l'encourage, comme il se doit : et comme il se lit vite, on peut s'amuser à s'horrifier juste avant le sommeil, histoire de faire de jolis cauchemars ensanglantés.

     

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Angelilie 15/05/2017 21:08

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