Le Nom des gens (2010, Baya Kasmi & Michel Leclerc)

Bon an, mal an, j'ai finalement peu parlé de cinéma français ici. Pas que je le déteste, ni que je lui reproche, en masse, quelque chose de particulier ; mais mes amours, anciennes comme actuelles, n'y convergent point. Il est, pourtant, de ces productions que j'apprécie beaucoup, parce qu'elles associent la qualité de leur art à la culture dans laquelle je suis né.
J'ai découvert Le Nom des gens jadis, avec mon ancienne petite amie ; à l'époque, nous sélectionnions les films en fonction des récompenses qu'ils recevaient, et comme celui-ci récemment avait été distingué à Cannes, nous nous soumettions. J'ai été profondément intrigué, même ému par l'écriture et la réalisation : et ce qui semblait être, à l'origine, une quelconque histoire d'amour se révéla, sans que je ne m'en rendisse compte, un essai éthique, moral, des plus stimulants.
L'histoire, la voici : platement dit, il s'agit de la rencontre entre une jeune femme, politiquement active et engagée "à gauche" et combattant, par tous les pores, racisme, sexisme, domination et discrimination ; et un jeune homme, peu engagé et parfois flanelle, qui la rencontrera par accident. Tout doucement tomberont-ils sous le charme l'un de l'autre ; tout doucement apprendra-t-il à s'engager, tout doucement comprendra-t-elle pourquoi il ne le faisait point.

Ce que j'aime ici, c'est la complexité des choses présentées, la façon dont elles parviennent à s'empiler et se flatter mutuellement sans se soustraire à leur identité propre. Je n'aime rien de plus que la simplicité, bien entendu ; mais la ronde élaboration me plaît également beaucoup. De là, ce film peut bien se lire comme une histoire d'amour, et l'on retrouvera ce topos des êtres différents qui apprendront à se connaître, enfin à s'aimer ; mais c'est aussi une fable politique, sur l'intérêt d'une démarche globale, efficace mais lente et pleine de compromis, et sur celui de la démarche locale, éthiquement indiscutable mais laborieuse et potentiellement destructive. C'est encore une réflexion sur le bien-fondé de ces positions, et ce dans le cadre de la France contemporaine et des fractures qu'elle peut connaître.
Tout cela, peut-être, est assez évident et je gage que d'autres l'auront commenté mieux que moi. Il y a cependant quelque chose de plus, qui m'a beaucoup plu : le rapport, dira-t-on, au passé et le choix de le taire. Nous sommes, ce me semble, une société toute portée vers la révélation et la vérité, quand bien même ne pratiquerions-nous point ces préceptes assidûment. Notre culture est remplie de ces histoires expliquant que le vrai est toujours le bon chemin, que le mensonge ou la dissimulation ne peuvent conduire qu'à la souffrance, qu'il faut même se battre, mourir pour la vérité.

Et puis, Le Nom des gens, à touches plus ou moins malignes, propose une autre vision du monde. Les personnages principaux ont, chacun, de ces secrets qui auraient pu faire l'objet d'une scène de révélation touchante et magiquement alors, tout aurait pu s'expliquer. Cependant, nous n'aurons pas droit à cela ici. Le "mystère" les entourant sera assez rapidement résolu, et rien de bien fameux n'en découlera. L'on ne peut réduire un être, quel qu'il soit, à un événement passé, tout comme on ne peut le réduire à un nom, une ethnie, un métier, un sexe. Tout cela peut éclairer une parole ou un comportement, éventuellement expliquer ceci ou prédire cela ; mais nous ne sommes pas, aucun de nous, des serrures attendant une certaine clé pour être ouvertes.
Nous sommes, et j'en suis intimement convaincu, des êtres infiniment plus compliqués qu'on voudrait nous le faire croire, ou que l'on croit nous-mêmes par ailleurs. Aucun événement, en lui seul, ne peut expliquer toute une vie. Il peut l'influencer, fortement et nécessairement, mais s'y arrêter est une hérésie. Là la grande erreur de ceux pensant hautement se distinguer en parlant de "sociologisme" et en ignorant tout de cette science, qui s'attache à voir des tendances et non des règles, qui célèbre l'individualité en révélant les structures les conditionnant, qui nous rend enfin libre. Le Nom des gens, ainsi, m'a rendu plus libre qu'avant : et encore à présent, je pèse ses leçons en espérant les comprendre parfaitement.

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