Love (2006, The Beatles)

Publié le par GouxMathieu

   Je ne suis guère original dans mes goûts musicaux, du moins, je n'ai point cette prétention : il n'échappera donc à personne que j'idolâtre les Beatles, comme nombre. Je juge leur importance, à l'aune de leur art, colossale ; pas un jour ne passe sans écouter leurs chansons ; pas un moment où je ne redécouvre leurs grands succès. Aussi, lorsque sortit Love en 2006, toute mercantile l'initiative fût-elle, je ne pus faire autrement que céder.

 

   Je suis né bien après la mort du groupe, et même après la mort de certains de ses membres : c'est donc avec un confort diachronique certain, et en sachant immédiatement leur talent, que je découvrais les Fab Four. Ce groupe, je le connus incidemment jadis, par l'intermédiaire d'un cours de musique au collège : le professeur nous faisait travailler sur "Yesterday" qui se joue, nous dit-on, à chaque moment sur notre planète. Mon frère m'offrit The Red Album (connu aussi sous le titre officiel de 1962-1966), qui revient sur la première partie de leur carrière et où s'illustrait ladite piste ; je découvrais, hagard, leur génie et leurs voix jamais plus me quittèrent.

   Je revins alors, et les années subséquentes, sur leur riche carrière. Le Sgt. Pepper demeure pour moi le plus grand album de tous les temps ; Rubber Soul, un jeu de mots dissimulant la grâce ultime ; Revolver me hanta toutes mes années d'étudiant, et j'avais une affiche géante, reproduisant sa riche pochette, dans mon studio d'alors. Il était cependant, pour moi, un manque gênant : outre un tel album de jeunesse, il n'existait point de "CD Live", de concerts réfléchis, donnés dans un stade ou une longue salle devant un public amusé.

   Historiquement, la chose se sait. Les fans des Beatles étaient pour le moins bruyants, tant et si bien que les chanteurs eux-mêmes ne s'entendaient plus jouer en scène ; et progressivement, à partir de 1964, la technicité de leurs chansons devenait telle qu'il leur était impossible de les reproduire lors d'une prestation seule. Le travail des Beatles était donc un travail de studio, d'orfèvrerie, une alchimie dramatique qui épuisa, on le sait à présent, les musiciens, leurs proches et leurs amitiés premières. Le manque, cependant, de la confrontation avec un public, me peinait énormément : je découvrais à ce même moment les différents concerts de Frank Zappa, ne serait-ce, et les improvisations, les phases dialoguées, les amusements participaient au grand plaisir de la musique.

   Love, pour le dire platement et en le simplifiant sans doute, se présente comme la pièce manquante de cette cathédrale musicale. Cet album est le concert absent, la réalité alternative, le monde rêvé des amateurs dont je fais partie : et par le choix des pistes, qui vont du début de leur carrière à ses derniers instants, je me plais à croire qu'il s'agit là d'un concert d'adieu, l'ultime, offert concomitamment à la sortie de Let it Be, avant que chacun n'aille, de son côté, embrasser une carrière solo avec grand succès.

   Il n'y aura là aucune piste originale, tout au plus rajoute-t-on un fondu ou superpose-t-on tel ou tel moment pour créer l'illusion du neuf : mais la facture est belle, et l'illusion complète. En puisant intelligemment et dans les morceaux retenus dans la discographie première, et dans les bootlegs et autres versions versées, depuis, dans plusieurs Anthology, l'ensemble crée un produit neuf et on saura, du moins ceux pouvant me suivre ici le savent, à quel point j'aime la reprise, la redite, le départ, le travail sur l'existant. Écouter Love, c'est à la fois parcourir une décennie de brillance, mais c'est aussi s'imaginer ce dernier cadeau des garçons dans le vent aux amoureux de leur musique.

   C'est a cappella que tout commence. Tandis que l'on connaît le goût de John Lennon pour l'expérimental, et que l'on doit à George Harrison l'import d'instruments orientaux et rares, on néglige parfois le timbre si joli de leurs voix. "Because" saisit le cœur et l'âme, l'on ne peut que frémir, tout notre corps est comme habité d'une expérience mystique. Le mémorial pascalien n'a jamais été, pour moi, bien loin de cette écoute : et si épiphanie il me faut avoir, c'est sans doute là que je l'aurais. On peut parler du mondain et du séculier, du païen et du sacré : si demain une Église se fonde, je serai son prêtre halluciné.

   Le reste sera à l'avenant. "Glass Onion" et ses obsessions se fondent dans "Strawberry Fields Forever" et "Hello Goodbye" ; "Blackbird" donne logiquement naissance à "Yesterday", on se rend compte que l'on n'avait jamais entendu que la moitié de ces chansons respectives tant leur union a le charme de l'évidence dite ; la version améliorée de "Hey Jude" devient une sorte de manifeste politique que j'imagine, sans sourciller, être joué en tête des cortèges et qui pourrait volontiers renverser des empires.

   Bien évidemment, l'album se terminera par "All You Need is Love", cri de ralliement pour notre humanité meurtrie. Love, d'ailleurs, est le mot d'ordre absolu ici. Cet amour, c'est celui des fans pour le groupe et sans doute aussi, même si les commerciaux auront subverti la chose, celui du groupe pour leurs fans. C'est aussi, et plus largement, l'amour de la musique, qu'on nous dit relier les peuples ; et sans doute, également, l'amour absolument, du moins ce que nous appelons l'amour, ce lien impossible, inaliénable et parfois illogique qui nous fait penser constamment à l'autre. Les Beatles sont la forme musicale, artistique, de ce sentiment superbe : du moins, et me concernant, je ne peux faire le distinguo ici.

   

Commenter cet article