Crimes of Passion (1980, Pat Benatar)

L'on présente souvent le rock'n roll comme un art surtout occupé par les hommes ; du moins, mes références sont surtout masculines, et cela n'est sans doute pas sans aller sans l'énergie, la violence parfois, le guttural des voix que l'on imagine associé au genre. Pourtant, de grandes dames ont su donner au rock ses lettres de noblesse : et entre toutes, Pat Benatar fait partie de mes préférées.
J'ai entendu parler la fois première de Pat Benatar par l'intermédiaire d'une bonne connaissance de faculté, jadis, avec laquelle je traînais souvent. J'aimais déjà beaucoup le rock'n roll ; elle était davantage portée vers la musique classique. Pourtant, ce fut elle qui, entre deux hongroises de Liszt et une rhapsodie de Brahms me fit découvrir cette grande artiste. J'avais sans doute déjà entendu de ses œuvres, dont "Love is a battlefield", sa plus connue ; mais il me fallut revenir plus longuement sur sa discographie pour comprendre son génie.
Crimes of Passion est, bon an, mal an, une œuvre de jeunesse ici : deuxième album de sa carrière, il me plut pourtant plus que tout. Sa couverture, déjà, la montrant en apparat de danse et renvoyant à tout un imaginaire de ces années 1980, Flashdance sortira trois ans plus tard, m'intriguait ; son look étrange et prodigieux, ses cheveux orgueilleux, me fit tomber immédiatement amoureux ; sa musique acheva de parfaire notre idylle naissante.

"You better run" est sans doute ma favorite. Une reprise, certes, des Rascals, mais Benatar sait donner à cette chanson une dimension supplémentaire qui en fait un péan pour l'ultime bataille ; "Hell is for children", sorte de ballade, est cruelle de densité et évoque un lourd sujet, qui sut résonner au tréfonds de mes tripes ; "Hit me with your best shot" pourrait presque passer pour un hymne féministe, s'il en fallait un.
Si cet album est dès lors exemplaire pour moi, et raison pour laquelle il demeure, sans doute, l'un des mieux connus, c'est qu'il condense toute la poétique, toutes les obsessions de son autrice. L'amour est un champ de bataille, on sait déjà quels en sont les belligérants, et, hélas et aujourd'hui, qui seront les vainqueurs, qui seront les défaites. Ce n'est pourtant pas une raison pour ne pas se battre, et hurler, et frapper, et rester debout, et rendre coup pour coup. Les faibles doivent être protégés, les coupables doivent être punis : la justice à laquelle en appelle Pat Benatar est celle des nobles, et ne saurait être remise en question.

Le rock'n roll, fils du blues, est une musique d'émancipation, il l'a toujours été : celles et ceux qui s'en servent pour servir de sombres desseins et reproduire des schémas de domination divers ont bien mal compris son rôle. Il est vrai qu'alors musique noire, il fut depuis accaparé par les blancs, Elvis Presley aura œuvré à cela même s'il ne voyait sans doute pas, initialement, la portée politique de son geste. Si le hip-hop, puis le rap, s'est depuis chargé de ces problématiques, le rock s'est depuis déplacé sur des thématiques davantage classiste, voire jeuniste.
Pat Benatar incarne, à un moment d'ailleurs où les grandes revendications des années 50, 60 et 70 disparaissent, cet esprit fougueux qui inquiéta profondément les adultes en charge de la marche du monde. Elle le fait d'une façon qui n'est sans doute pas sans rappeler Joan Jett, et elles partagent toutes deux cette intelligence de la révolte qui fut un temps venu étouffée par les Yes Man et les Golden Boy. Il suffit cependant de revenir à cet album pour la retrouver : et qu'elle ne soit pas encore dans le fameux "Rock'n Roll Hall of Fame" me dépasse... de là à l'invisibilisation, il n'y a qu'un pas que je n'hésiterai pas à franchir.
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